BLUR
Think Tank
EMI
2003
8 sur 10
Pour tous ceux qui ont suivi l’aventure Blur pendant plus de douze ans, le virage musical emprunté par la troupe de Damon Albarn sur Think Tank a pu être un choc. Tout ce changement n’est pas le fruit du hasard, mais bien le résultat d’une suite d’événements qui allaient une fois de plus pousser le groupe à assimiler de nouvelles influences. Suite au départ du guitariste Graham Coxon et au succès planétaire du projet virtuel Gorillaz, tout semblait indiquer que la musique de Blur prendrait une tournure plus soignée et dansante. Il est vrai que le quatuor devenu trio compensa l’énorme vide laissé par le départ de Coxon par l’ajout d’éléments électroniques et d’une production beaucoup plus calculée que celles qui avaient si brillamment servi les joyeux bordels des albums précédents. Ainsi, quatre ans après le formidable morceau de pop expérimental 13, Blur décida de vivre avec son temps, avec tout ce que cela implique. Mais à travers cet ensemble de mélodies stimulantes se cache un côté obscur que la formation britannique exploite pour livrer son propre constat sur l’état du monde et de la musique populaire en ce début de nouveau millénaire.

Les inquiétudes face à ce septième album studio ne se formaient pas tant autour du talent d’écriture de Damon Albarn plus que de la recette musicale que le groupe allait proposer cette fois-ci. Si Think Tank retravaille les mêmes thèmes et la touche de cynisme que le groupe exploite de manière enjouée depuis le début de sa carrière, musicalement, ce dernier parvint à alimenter son mélange pop d’une veine électronique qui lui réussit étonnamment bien. La formule présente évidemment quelques valeurs sures comme la bombe dansante Crazy Beat et les balades plus chaleureuses telles Out of Time et Good Song. Mais l’album réserve également de nombreux moments où la formation se montre particulièrement inventive dans la façon dont elle gêre ses nouveaux attributs comme sur l’inquiétante pièce d’ouverture Ambulance, la plus funk Brothers and Sisters et les longs élans de Jets qui finissent par prendre une tournure jazz qui n’est pas du tout désagréable. Même si le reste de l’album demeure en soi particulièrement solide, certains morceaux comme Moroccan Peoples Revolutionary Bowls Club font visiblement office de remplissage, comme c’était parfois le cas sur l’interminable 13.

Ainsi, Think Tank prend les traits d’un album engagé justement car il refuse de le devenir ouvertement. Sa cible est notre confort et nos petites distractions spécialement conçues pour nous éloigner de l’essentiel et de la vérité. Son parcours est celui d’un être humain né et élevé dans cette société prônant l’individualisme et la satisfaction instantanée qui l’exploite à son insu. Il n’est donc pas surprenant que la majeure partie des textes d’Albarn mettent l’emphase ici sur la drogue, ces « Crazy Beats » qui font danser les gens lors de folles nuits dans les bars et ces mélodies pops destinées à faire un malheur sur les radios FM. Se rendant compte tôt ou tard de ce qui se trame derrière cette belle façade, le bonheur que croyait vivre cet individu parmi tant d’autres se dissipera peu à peu au profit de quelque chose de beaucoup moins attrayant. Dès l’excellente pièce cachée (au début de l’album, étrangement) My White Noise, Blur élève un constat nébuleux sur la validité de notre parcours personnel si nous nous démenons corps et âme pour atteindre nos objectifs car nous croyons y être forcés beaucoup plus que par choix. Inconsciemment, nous devenons les pions de l’échiquier de quelqu’un de plus haut placé qui lui même doit faire face à la musique sur la planche de jeu de quelqu’un d’autre et ainsi de suite.

Si la formation britannique ne se reformera probablement jamais pour faire suite à son opus de 2003, quoiqu’avec la récente vague de réunions de groupes que l’on croyait morts et enterrés tout est possible, ce dernier aura au moins mis fin d’une manière tout ce qu’il y a de plus décente à la brillante carrière d’un des groupes les plus importants des années 90. En délaissant les allures pops plus radiophoniques qu’il avait exploitées avec Gorillaz au profit de teintes beaucoup plus lugubres, Albarn annonçait étrangement les couleurs de Demon Days qui, malgré son côté bonbon confirmé par l’embauche de Danger Mouse à la réalisation, allait lui aussi scruter des territoires musicaux beaucoup moins chaleureux. Think Tank n’est donc pas le navet que certains critiques se sont évertués à démolir. Sans être l’album le plus mémorable d’un groupe comptant déjà à son registre les petits chef-d’œuvres Parklife, Modern Life is Rubbish et The Great Escape, ce septième album se laisse néanmoins tranquillement apprivoiser avant de révéler ses mélodies d’une grande richesse à qui voudra bien aller plus loin que la première impression qui, dans ce cas-ci, n’est définitivement pas la bonne.
- Jean-François Vandeuren, 15 Février 2007

 

 

Pistes
01 ambulance
02 out of time
03 crazy beat
04 good song
05 on the way to the club
06 brothers and sisters
07 caravan
08 we've got a file on you
09 moroccan peoples revolutionary bowls club
10 sweet song
11 jets
12 gene by gene
13 battery in your leg