LES BREASTFEEDERS
Les Matins de grands soirs
Blow the Fuse
2006
8 sur 10
Les Breastfeeders sont de vrais baroudeurs du rock transformant toutes les salles de spectacles sur leur passage en pistes de danses maculées de sang et de bière. Quiconque ayant assisté à l'une de leurs performances enlevantes vous le confirmera sans hésiter: les Breasts sont d'ores et déjà à placer parmi les grands de la royauté rock n' roll québécoise contemporaine. Néanmoins, leur intensité sur scène s'avère difficile à capter en studio. Déjeuner sur l'herbe, le premier album de la formation montréalaise, était certes une solide galette alliant la férocité du punk à d'enjoués relents de yé-yé. Sa facture honnête et ses chansons mémorables en auront fait l'une des meilleures injections de garage-rock francophone des dernières années. Malgré tout, les connaisseurs s'entendaient pour dire que la grandeur du groupe n'y était palpable que par moments éparses: la déchaînée Ça ira transpirait l'attitude casse-gueule du groupe par tous les pores de son refrain d'enfer, tandis qu'Ostrogoth-à-gogo, J'pourrais pas vivre avec toi et Hé-hé faisaient tout sauter en se foutant éperdument des conséquences de leur acte de guerre aux bonnes manières.

Néanmoins, les amateurs savaient pertinemment bien qu'à défaut d'avoir l'originalité dans le sang, les Breastfeeders avaient un bien meilleur album dans la manche. Avec Les matins de grands soirs, la bande de Luc Brien vient de signer un disque à la hauteur de son talent. On pourra accuser la formation d'avoir un peu perdue de son swing débonnaire au profit d'une certaine forme de puissance brute, de compromettre son âme dansante en proposant des compositions plus recherchées. Les Breastfeeders ont évolué et le primitivisme jouissif de Déjeuner sur l'herbe est aujourd'hui chose du passé, mais le groupe n'a en rien trahi son idéal simple. Les années soixante jouées au rythme de l'après-punk, telle fût et demeure la ligne de parti. Cette fois-ci, cependant, une production moderne et musclée est elle aussi de la partie.

Dès l'amorce de Viens avec moi, on sent jusque dans le son de la batterie délicieusement préhistorique de Fred Fortin que les Breastfeeders ne feront pas de quartier ce soir. «La vie c'est mortel, bébé»; les slogans scandés n'ont pas changé mais les solos surchauffés de Sunny Duval bondissent de nos hauts-parleurs avec une confiance nouvelle. Là où Déjeuner sur l'herbe sonnait comme un démo époustouflant, Les matins de grands soirs s'impose comme un album professionnel de bout en bout: l'enchaînement des pièces est plus travaillé, les savoureuses harmonies vocales de Suzie McLelove se distinguent des hululements de guitares grinçantes à souhait et quelques touches d'arrangements s'intègrent harmonieusement à l'ensemble. Si le premier extrait de l'album Tout va pour le mieux dans le pire des mondes s'efface rapidement du portait, c'est tout bonnement parce que ces Matins de grands soirs sont marqués par le passage de riffs autrement plus mémorables.

En effet, le groupe accouche ici de quelques suites d'accords monumentales. S'inscrivant dans la lignée d'Angle mort, Chanson pour destinée joue la carte du gros rock sale avec un aplomb admirable. Après s'être imposée à titre d'incontournable des prestations du groupe, l'explosive En dansant le yah! et son texte digne d'un Prix littéraire du Gouverneur général font enfin le passage au studio. Il en ressort une version rassembleuse et confiante digne de son incarnation initiale. Encore meilleure, la railleuse Le roi est nu confirme que la seconde moitié des Matins de grands soirs vaut elle aussi son pesant d'or. Si l'entraînante Tu n'es pas mon chien, co-écrite par Brien et Duval, sait sans l'ombre d'un doute sur quel pied danser, c'est la pièce suivante qui ouvre de nouveaux horizons pour le groupe. Marquée par un sens dramatique raffiné, la subtilement psychédélique Septembre sous la pluie voit les Breastfeeders fondre leurs influences diverses en une seule et unique pièce étonnamment dense.

Pour sa part, Suzie McLelove continue d'offrir un contrepoids plus tendre aux pièces frondeuses de Luc Brien et Johnny Maldoror. Sans accoucher d'une seconde Laisse autant le vent tout emporter, la chanteuse signe plusieurs pièces dignes de mention en plus d'agrémenter les autres compositions de ses interventions vocales parfaitement pop. Pas sans saveur, sa plus solide contribution à ces Matins de grands soirs, affirme que «le néant peut bien se rhabiller à mes côtés». Choses certaine, l'étrange fusion de skate-punk et de yé-yé Où allez-vous si vite ne fait pas le poids en comparaison.

Ajoutant de nouvelles munitions à l'arsenal du groupe en concert, Les Matins de grands soirs n'entache en rien la solide réputation de rockeurs des Breastfeeders. Toutefois, ses petits détails raffinés - les touches de mellotron audibles sur Et j'apprendrai que c'est l'hiver, par exemple - en font un album plus complet que son attachant prédécesseur. Avec l'aide de l'inimitable Fred Fortin, les Breastfeeders ont su traduire le charme débonnaire et l'intensité tonitruante de leurs performances délinquantes sur le format plat de la bonne vieille galette enregistrée. Gageons que cet exploit leur permettra de gagner de nouveaux fanatiques et d'asseoir leur domination sur le paysage rock francophone au-delà des frontières du Québec.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 30 Août 2006

 

 

Pistes
01 viens avec moi
02 chanson pour destinée
03 funny funiculaire
04 tout va pour le mieux dans le pire des mondes
05 da-di-dam
06 et j'apprendrai que c'est l'hiver
07 en dansant le yah!
08 pas sans saveur
09 le roi est nu
10 qui a deux femmes
11 où allez-vous si vite?
12 tuer l'idole
13 tu n'es pas mon chien
14 septembre sous la pluie