CREEDENCE CLEARWATER REVIVAL
Creedence Clearwater Revival
Fantasy
1968
8.5 sur 10
En 1968, le premier album de Creedence Clearwater Revival avait déjà un petit air vieillot. L'album-concept était né en 1967 avec le Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles et voilà que le groupe américain se pointait chez les disquaires armé d'un album dont la première pièce est une reprise d'un vieux succès poussiéreux de Screamin' Jay Hawkins, I Put A Spell On You. Tandis que leurs confrères de la scène de San Francisco alors en pleine ébullition se tournaient vers le mouvement psychédélique pour puiser leur inspiration, les membres de CCR gardaient pour leur part les deux pieds bien ancrés dans la boue de leur bayou. Rejetant les pâturages colorés au LSD, le groupe ira chercher son imagerie franche à même les aspirations et les idéaux de la classe ouvrière: en fait foi l'une des premières compositions de John Fogerty simplement intitulée The Working Man. Bref, le groupe sera et ce dès ses débuts une sorte d'anachronisme fièrement ancré dans la tradition blues bien qu'il se soit affairé à approcher ledit archétype selon une perspective à la fois plus pop et rock que ses pionniers.

Déjà, cet album éponyme annonce les couleurs d'une carrière se démarquant non pas par sa flamboyance mais au contraire par son indécrottable obstination à s'en tenir aux bases du rock. Bien entendu, les influences combinées du R&B et du country font intrusion dans le mélange que propose la formation et le premier succès du groupe, son excellente reprise de Suzie Q de Dale Hawkins, affiche quelques relents de psychédélisme. Improvisateur dans l'âme, le groupe laisse l'inspiration du moment l'emporter vers des territoires plus troubles et, au fur et à mesure que dérive le long jam de Suzie Q, laisse les guitares hurler plus librement. Nous sommes bel et bien dans les années 60 et le groupe s'inscrit sans contredit dans le courant hippie. Mais CCR évoque le retour à la terre et la vie de commune autrement plus que la tangente léchée et urbaine du mouvement. Sortez vos chemises de bûcherons et réfugiez-vous dans les forêts, prolétaires bafoués!

Sans contredit, Suzie Q demeure la meilleure pièce du lot. Elle annonce un autre classique du groupe, l'incroyable I Heard It Through The Grapevine du Cosmo's Factory de 1970, tout en misant sur cette chimie viscérale et cette énergie brûlante qui distinguent ses échanges instrumentaux. À ce niveau, le groupe démontre déjà une aisance hors du commun et un sens du groove inné. C'est la précarité des chansons qui révèle que la recette n'est pas encore parfaitement au point. Pour le moment, les compositions originales de Fogerty semblent parfois n'être qu'un prétexte à jouer. La meilleure de ses pièces, celle qui indique déjà les Bad Moon Rising, Born on the Bayou et autres Run Through The Jungle à venir, demeure l'excellente Porterville: Fogerty y embrasse pleinement ses sensibilités du Sud et trouve enfin de solides crochets mélodiques auxquels ancrer celles-ci.

Par ailleurs, cette faiblesse toute relative au niveau de l'écriture n'enlève rien au disque dans son ensemble. Après une première face impeccable, le groupe touche à tout sur la seconde. Ninety-Nine and a Half se glisserait aisément sur l'uns des deux premiers albums de The Band tandis que Get Down Woman est purement blues. La solide Gloomy se distingue par la menace qu'elle évoque, son solo de guitare inversé s'avérant un petit tour de production éclairé soulignant de manière appuyée le péril imminent qui semble s'y dessiner. L'éclat de bravade de Walk On The Water chasse les fantômes de Gloomy avec efficacité, bien qu'il s'agisse fort probablement de la chanson la plus faible du lot.

Simple et efficace, ce premier Creedence Clearwater Revival résume déjà assez bien les forces et les faiblesses du groupe américain. Malgré son manque flagrant d'originalité, ce rock franc et chaleureux mâtiné d'influences diverses est habité par une grandeur d'âme avec laquelle peu de formations du genre ont pu renouer par la suite. Les membres de CCR sont de cette race de musiciens qui savent insuffler aux plus classiques des progressions un sens réel, une urgence que la technique pure ne pourra jamais reproduire. En ce sens, Creedence Clearwater Revival réunit déjà tous les ingrédients de la recette qui fera mouche sur les classiques que sont Bayou Country, Green River et Cosmo's Factory. Les proportions ne sont pas encore parfaitement dosées et la finition demeure à peaufiner mais l'essentiel y est. Certains premiers albums sont des coups d'éclats. Celui-ci se démarque par sa modération et sa modestie. Ce sont ces qualités que le groupe aura cultivé tout au long de sa carrière.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 16 Octobre 2006

 

 

Pistes
01 i put a spell on you
02 the working man
03 suzie q
04 ninety-nine and a half (won't do)
05 get down woman
06 porterville
07 gloomy
08 walking on the water