 |
 |
| THE DOORS |
| L.A. Woman |
| Elektra |
| 1971 |
|
| 9 sur 10 |
|
Le retour du balancier. Les Doors
apprendront quon néchappe jamais à certaines forces; encore moins lorsquon
les confronte à tout moment. Ressuscités dans les bonnes grâces de la critique et des
fans des suites dun Morrison Hotel organique et inspiré, les Doors narriveront
pas à se départir de linsoutenable poids des années précédentes. Après une
année dannulations de concerts et de rendez-vous en cour, les problèmes
judiciaires de Jim Morrison ne semblent jamais vouloir sapaiser. Le moral des
troupes est bas, sans parler de celui de Morrison pour qui cet obstacle semble
insurmontable et le replonge dans une vague dexcès autodestructeurs qui mineront sa
santé et sa voix. La dissension est à son paroxysme au sein du groupe. Après des
années au cours desquelles les membres dûrent mettre Morrison sous surveillance, lexaspération
semble près de lemporter. Morrison, quant à lui, porte lamertume de
nombreuses querelles au sujet du projet Celebration of the Lizard, que le groupe
décida denterrer, de la vente des droits de Light My Fire sans son
approbation pour une publicité de Buick ou tout simplement des textes de Robby Krieger quil
ne veut pas chanter. Déjà en 1969, le chanteur faisait planer la menace dune
retraite anticipée du rock pour se consacrer à la poésie, au grand dam du reste du
groupe toujours sous contrat à long terme avec Elektra.
Au crépuscule de 1970, les Doors cherchent à entrer en studio pour répéter en vue dun
successeur à Morrison Hotel. Ils le feront toutefois sans leur producteur de
longue date, Paul A. Rothchild. Le «cinquième Doors» quitte la barque alors quelle
semble définitivement pointer vers lécueil, écoeuré par le manque denthousiasme
et dinspiration du groupe alors quil travaillait à lune de ses grandes
réalisations : Pearl, de Janis Joplin, un autre album qui sera marqué par la
fatalité. Les jours fileront comme les feuilles alors que les comparutions en cour du
chanteur repousseront les premières pratiques à novembre. Mais la morosité du groupe et
les absences régulières de Morrison ne contribuèrent guère à faire avancer la
composition. La mi-décembre sera plus productive alors que Morrison célèbre son 27e
anniversaire en studio pour enregistrer la lecture de ses poèmes, que nous connaîtrons
plus tard sous le nom dAn American Prayer. Les Doors joueront à Dallas et à
la Nouvelle-Orléans les 11 et 12 décembre, spectacles que lhistoire retiendra
comme les derniers de la formation originale.
Cest finalement en janvier 1971, à la naissance dune nouvelle année peu
prometteuse, que les Doors se retrouveront en studio pour enregistrer L.A. Woman.
De toute évidence, ces années noires avaient semé le germe dune inspiration
intense alors que seulement dix jours furent nécessaires! Cette frénésie créative navait
pas frappé les Doors depuis leur tout premier album, paru il y a seulement cinq ans mais
qui semble dater dun siècle en 1971. Remontant à nouveau les deltas du blues sur
lesquels avait vogué Morrison Hotel, L.A. Woman se méritera le titre de
classique instantané avec ses pièces habitées et sa noirceur résignée.
Cest tout en rock que samorce le sixième album des Doors avec Changeling.
La basse galopante soutient lénergique chanson dans laquelle on se retrouve en
voiture pour le simple besoin de mouvement. Fuite ou vent de changement? «See me
change», sécrie Jim Morrison en guise de refrain. Lénergie dont il fait
preuve donne envie de le croire; sa voix usée, prématurément vieillie, et son apparence
physique indiquent plutôt la suite logique des dernières années. Cette question
demeurera centrale tout au long de L.A. Woman. La tempo ne sessoufle pas
alors que débute Love Her Madly, une mélodie accrocheuse qui deviendra lextrait
radio à succès. Lune des chansons les plus sympathiques du disque, Love Her
Madly a tout du simple attendu de la part des Doors. Elle revêt aussi sa part dombre
: cest la pièce qui a fait fuir Rothchild, qui la traite de musique dascenseur.
Le blues devient toutefois plus acerbe avec Been Down So Long, jumelle de Roadhouse
Blues. Même fureur dans la voix, même atmosphère de bar de camionneurs, même
guitare corrosive de Robby Krieger. Cest probablement lapitoiement dun
Morrison dépité qui vient la différencier de la fureur kamikaze de Roadhouse Blues.
La cadence tire vers la fin de soirée avec lexcellente Cars Hiss By My Window,
dans laquelle on se retrouve à nouveau dans une voiture en quête de mouvement
rédempteur. Une progression blues toute simple à la basse permet à Morrison et à
Krieger de laisser reposer leurs instruments à leur guise. On peut presque y voir
Morrison en stupeur nocturne, effondré au fond dune voiture dont le parcours nest
croisé que par le flash sifflant des autres passagers de lautoroute.
Cest alors que démarre L.A. Woman, pierre angulaire du disque qui a gagné
au fil des ans la réputation de chanson de route par excellence. Robby Krieger appuie sur
laccélérateur pour introduire le rythme frénétique imposé par Densmore qui
devient la marque de la chanson. La dynamique mélodique est plus solide que jamais alors
que Morrison, Manzarek et Krieger sinterpellent et se répondent avec un
enthousiasme oublié. L.A. Woman semble être la première pièce depuis longtemps
où chaque membre semble ressentir le plaisir de jouer de la musique rock. On y perçoit
les Doors fusionnels des débuts, reliés les uns aux autres par une écoute mutuelle et
une implication physique exceptionnelle dans leur chanson. Sans contredit lune des
pièces célébrées du répertoire des Doors, L.A. Woman rappelle comment ils
formèrent un jour une force insaisissable.
Le deuxième segment de lalbum sannonce plus étrange dès la première note
de guitare de LAmerica. Krieger, menaçant, ouvre les hostilités en semant
le mystère, qui sera seulement confirmé par la basse et le clavier psychédélique de
Manzarek. Aussi sombre que peut lêtre une chanson des Doors, LAmerica
nous laisse entrevoir pour la première fois du disque la voix sensuelle et mystérieuse
que Morrison semblait avoir perdu plusieurs années plus tôt au fond d'une bouteille de
whiskey. Loptimisme cristallin du segment médian vient renforcer latmosphère
de malaise en faisant preuve dun cynisme déroutant au sujet du grand mythe de lAmérique
et continue dalimenter la relation amour/haine entre Morrison et L.A. Hyacinth
House nous ramène sur un chemin plus conventionnel avec ses airs rappelant les bons
moments de Waiting for the Sun. La pièce nen fait cependant guère plus, se
contentant dêtre sympathique, mais on y sent encore une fois le besoin dun
départ chez Morrison qui dit avoir joué sa dernière carte. Cet intermède plus paisible
nétait toutefois que temporaire alors que débute Crawling King Snake,
emprunt à John Lee Hooker qui trouve parfaitement sa place au sein du blues lourd et
terni de L.A. Woman. Une mystérieuse The Wasp (Texas Radio and the Big Beat)
poursuit le tout. Menaçante bien quenjouée, la chanson met en scène le Morrison
poète disparu depuis quelques albums. Il récite son texte plus quil ne le chante
sur un fond blues difficile à saisir.
Mais le grondement du tonnerre vient nous rechercher alors que lattention sétait
quelque peu dispersée. Il annonce le grondement de la basse, qui sallie à la pluie
cristalline du clavier dun Ray Manzarek au sommet de son art pour former un paysage
orageux dune densité presque palpable. Jim Morrison, transcendant, y joint sa voix
dantan : «Riders on the Storm
». Hypnotisante, la pièce nous emporte sur les
routes détrempées avec le calme quimpose la pluie, tout en nignorant pas quun
tueur arpente le même chemin. Morrison y parle de lhomme contre lhomme,
isolé dans un monde dans lequel on le balance sans quil ne sache pourquoi :
Riders on the Storm
Into this house were born
Into this world were thrown
Like a dog without a bone
An actor out on loan
Morrison confronte une dernière fois la mort en face à face, invitant à vivre à pleine
vitesse car le noir passager veille et le prochain arrêt pourrait bien être le dernier.
Considérée par plusieurs comme le chef duvre des Doors, Riders on the
Storm ne perds rien de son mystère en vieillissant.
Conclusion dun album aussi accablé que sa couverture, Riders on the Storm
fut la dernière chanson enregistrée par les quatres Doors. Finalisé en toute vitesse, L.A.
Woman écoula peut-être ce quil restait dénergie du désespoir au sein
du quatuor. Moins de deux mois plus tard, Morrison concrétise son besoin de mouvement: il
abandonne sa carrière de musicien au profit de celle dauteur et de cinéaste.
Reconnu coupable des accusations dindécence portées contre lui, le chanteur porte
la cause en appel. Cette nouvelle procédure judiciaire ne sera finalement que le délai
dont il avait besoin pour quitter le pays. En mars 1971, il quitte la Californie pour
Paris avec sa compagne Pamela Courson afin de redresser sa vie et décrire sur les
terres des poètes qui linspirent. Les autres Doors, quant à eux, furent contraints
à linactivité. Aucun spectacle ne fut donné pour mousser la parution de L.A.
Woman. Les sources divergent quant à savoir si Morrison les avaient définitivement
quittés ou sil sagissait dune pause, mais selon toute apparence, les
autres membres réfléchissaient à un septième album sans le chanteur. Au début du mois
de juillet, après quatre mois sans nouvelle, des rumeurs circulaient à Los Angeles comme
quoi Jim Morrison était mort. Il fut rapidement confirmé que le chanteur était
décédé dans la nuit du 2 au 3 juillet 1971 dun arrêt cardiaque à lâge de
27 ans, bien que des rumeurs doverdose dhéroïne plutôt sérieuses firent
surface plus tard. Dautant plus que le séjour parisien de Morrison fut ponctué par
la présence dun entourage dhéroïnomanes notoires, de rumeurs incessantes et
décrits plutôt sombres. De toute évidence, les plans de Morrison navaient
guère fonctionnés comme prévu.
Au même moment, Riders on the Storm faisait son entrée sur les ondes
radiophoniques américaines, confirmant laspect fantômatique qui soulevait déjà
la chanson. Les trois autres Doors terminèrent leur engagement avec Elektra en faisant
paraître deux autres albums, Other Voices (1971) et Full Circle (1972),
avec Ray Manzarek assurant la part du lion à la voix. Les résultats furent décevants
alors que les fans nacceptèrent pas ces nouveaux enregistrements. Ils furent
complètement oubliés et demeurent difficiles à trouver. Ils contribuèrent plus tard à
la glorification de Jim Morrison en enregistrant des trames de fond aux poèmes du défunt
lorsque paru An American Prayer en 1978. Ce geste semblant à l'encontre de la
volonté de l'auteur sema tout autant de controverse que les textes de Morrison
eux-mêmes.
Cétait la fin dun mythe américain et dune époque, celle dun
groupe fasciné par les dangers du psychédélisme qui redéfinit la façon de voir la
musique populaire. De par sa vision de la musique comme art de performance, ancré dans limmédiateté
et dans le sentiment comme le jazz, mais aussi dans la théatralité et limportance
du rendement, les Doors contribuèrent à inscrire les nouvelles règles de la
présentation scénique de la musique. En tentant de faire du rock un art sérieux, les
Doors et Jim Morrison créèrent une légende qui continue de fasciner et de diviser plus
de trente-cinq ans après leur dernier moment dinspiration. |
|
| - Jean-François Cadieux, 30 Août
2007 |
|
 |