HANDSOME FURS
Plague Park
Sub Pop
2007
8 sur 10
De toute évidence, Spencer Krug est l'élément rationnel de Wolf Parade. Voyez comme il semble réfléchi, penché sur son clavier, lorsqu'il entonne ses pièces aux progressions raffinées. Il est fort probablement responsable du processus de raffinement des chansons de la populaire formation rock montréalaise; c'est un arrangeur doué, sans conteste, de même qu'un compositeur habile capable de courtiser avec la complexité sans chavirer. Mais, essentiellement, nous n'écoutons pas Wolf Parade pour ces raisons modérées. Non, mes amis, la raison pour laquelle Wolf Parade se distingue avantageusement de la masse de groupes que l'on qualifie d'indie - peu importe ce que veut aujourd'hui dire ce terme - n'est pas si posée, si cérébrale, si civilisée, que cela. Le coeur bat ailleurs: dans l'intensité lasse mais convaincue avec laquelle Modern World affirme en fins euphémismes le mépris de son époque, dans l'abandon primaire et passionné émanant de This Heart's on Fire, dans l'énergie simple et directe de Shine A Light. Bref, le sang et la sueur - les couilles, quoi! - de cette bête à deux têtes qu'est Wolf Parade transpirent de la présence ivre et imprévisible de Dan Boeckner. C'est l'âme sombre et acharnée du groupe, le héros rock de toute cette histoire.

En ce sens, Apologies to the Queen Mary, le premier long-jeu du groupe, était le fruit de deux visions artistiques distinctes. Il confirmait l'émergence de deux auteurs-compositeurs aux voix complémentaires mais fondamentalement divergentes, cohabitant pour mieux se faire valoir respectivement. Sauf qu'à ce jour seule celle du prolifique Krug s'était émancipée des limitations associées à cette union, tant par l'entremise d'un projet personnel (Sunset Rubdown) que d'une collaboration (Swan Lake). Boeckner, pour sa part, se tenait plutôt tranquille. Il demeurait dans l'ombre qui lui sied si bien, se contentant d'offrir quelques apparitions sur scène - en première partie de Modest Mouse, tout de même - sous le nom d'Handsome Furs. Puis, entre décembre 2006 et janvier 2007, il s'est finalement installé en studio pour accoucher du sombre Plague Park en compagnie de sa fiancée Alexei Perry; un disque court, qui paraît dans un premier temps ne contenir que des ossatures de chansons, sur lequel sa voix écorchée se met au service de textes marqués par le doute et l'amertume.

À première vue, le tout peut sembler inachevé. Comme si Boeckner s'était délesté d'une série d'idées sans trop se préoccuper de la finition, se contentant de dresser des ébauches à l'aide d'une guitare et de quelques rythmes électroniques simplistes. Mais ce minimalisme désertique en vient à constituer après quelques écoutes l'une des forces de ce projet, au fur et à mesure qu'une ligne directrice forte se dégage pour unir les différentes chansons de l'album. Car Plague Park traite, sur le mode du désarroi et de la désaffection, d'un monde en perte de sens où les oasis de quiétude se font de plus en plus rares. Bref, Boeckner y approfondit ce qui déjà se dégageait de son oeuvre au sein de Wolf Parade. En employant comme principal ressort thématique l'opposition entre les réalités urbaines et rurales, il arrive à dépeindre d'un bord comme de l'autre des paysages sombres, engloutis par la nuit. « Trash from the city drifts through the parking lot and floats up to the sky » chante-t-il ainsi sur la puissante Dumb Animals, alors qu'une ballade aux abords d'une route perdue sur Sing! Captain le place en fin de compte sous le même ciel artificiel: « I stood outside in the bright black night, beneath their buzzing power lines ».

En fait, l'austérité générale de Plague Park prend avec le temps le sens d'une simplicité volontaire qui serait brandie en réaction aux excès d'une culture de surconsommation où, comme l'affirme Boeckner sur l'excellente Handsome Furs Hate This City, « we can get you anything you wan't, anytime you wan't, but you won't know what it's for ». Il n'y a ici rien de superflu, que les traits nécessaires pour créer une puissante tension parfois carrément épique, sur Snakes on the Ladder notamment. Et cette production épurée, dépourvue d'artifices, impose en bout de ligne un sentiment d'urgence à des pièces au tempo par ailleurs généralement modéré. L'atmosphère est lugubre, presque insoutenable sur la morbide Dumb Animals, comme si chaque pièce était une marche funèbre; et si Sing! Captain semble vivre d'un certain espoir romantique, elle souligne aussi que les issues de secours sont toutes condamnées les unes après les autres. Une vision certes plutôt pessimiste que Boeckner n'hésite pas à alimenter en images fortes de cités cannibales et de toiles tissées de métal.

Malgré tout, l'auteur-compositeur arrive à monter des hymnes rassembleurs à partir de ces sombres ruminations. Des chansons comme What We Had et Hearts of Iron renouent ainsi de belle manière avec les ingrédients qui ont fait le succès de Wolf Parade: un rythme simple et efficace, quelques hululements bien sentis et une honnêteté franche, directe. À vrai dire, les Handsome Furs ont concocté un album rock subtilement bouleversant dont la modestie formelle voile habilement les grandes ambitions teintées de nobles intentions. Voici un album personnel, mais pourtant universel, dont les réflexions sur la matière du désespoir visent à éclipser le malheur du quotidien. Et si, comme le pensait le Lou Barlow des bons jours de Sebadoh, l'indie est le nouveau blues blanc, alors Plague Park est sans contredit un excellent disque indie au sens idéalisé - et authentique - du terme.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 4 Août 2007

 

 

Pistes
01 what we had
02 hearts of iron
03 handsome furs hate this city
04 snakes on the ladder
05 cannot get, started
06 sing! captain
07 dead + rural
08 dumb animals
09 the radio's hot sun