PJ HARVEY
White Chalk
Island
2007
8.5 sur 10
Des plaines agricoles froides et humides, fouettées par la mer et le vent qui l’accompagne toujours. Ainsi décrit-on l’ouest de l’Angleterre. Balayée par les rigueurs des eaux endiablées et par les pluies abondantes, ses vastes étendues alcalines sont recouvertes d’une végétation tenace mais clairsemée et d’habitants obstinés. Est-ce étonnant que c’est en ces terres que grandit Polly Jean Harvey dans une ferme de moutons? La chanteuse a beau avoir connu New York et Paris, c’est le Dorset qu’on perçoit dans ses chansons. Et plus que jamais, PJ Harvey revient à ses racines dans le pittoresque White Chalk, ode à ces terres de collines et de fatalité.

Après un inégal Stories From the City, Stories From the Sea et un décevant Uh Huh Her, Harvey revient métamorphosée sur White Chalk. Elle délaisse sa guitare habituelle au profit du piano. Moins expérimentée derrière les touches de cet instrument, elle se doit de chanter différemment, laissant de côté le blues pesant qui avait fait son nom au profit d’une voix de tête perchée au sommet des falaises. Mais on se rend compte dès les premières notes de The Devil que la PJ Harvey que nous connaissions n’aurait pu mener cet album à destination. Si sa musique a toujours été baignée par un indescriptible mais incontournable malaise, jamais il n’aura été aussi concret que sur les morceaux d’âme composant White Chalk.

Harvey s’installe au piano et lance une invitation au diable avec The Devil. La ballade aux teintes de fantastique appelle le rôdeur aux cent noms dans l’espoir de briser la torpeur de ce qui semble clairement être la dépression. Ceux qui attendaient un blues rock mordant devraient aller voir ailleurs dès ce moment, puisque The Devil sera finalement le moment le plus lumineux de l’album. Il semble évident qu’on ne peut s’attendre à quoi que ce soit d’entraînant portant le titre Dear Darkness. C’est en effet une lente ballade dans laquelle Harvey s’entretient cette fois avec la noirceur. Elle lui demande de la recouvrir elle et celui qu’elle aime une nouvelle fois. Elle ira même jusqu’à la menacer : «Now it’s your time to look after us, cause we kept you clothed, we kept you in business when everyone was having good luck». Résolument abattue, PJ Harvey semble très loin de la mante religieuse punk de Rid of Me. Elle poursuit en réfléchissant sur sa vie et sa trivialité avec la déchirante Grow Grow Grow, sa voix en écho et l’envolée de harpe qui balaye son refrain. Grow Grow Grow renverse tout sur son passage avec la beauté triste des grands vents qui précèdent la pluie. L’éclaircie n’est pas à prévoir avec When Under Ether. Si le rythme plus léger de la chanson apparaît moins cataleptique, la voix pâle de Harvey est la même, tout comme ce regard qu’elle porte sur un avortement.

White Chalk. Un titre qui décrit parfaitement les chansons poussiéreuses que dévoile Harvey. Mais plus encore, la chanson du même nom s’avère également la pierre angulaire de l’album. Harvey aura beau dire que son disque fut enregisté en pleine urbanité, il demeure évident que son inspiration vient d’ailleurs avec White Chalk, majestueuse chanson sur la vie et la mort entre les collines crayeuses du Dorset. C’est elle qui l’explique le mieux, d’une voix portée par un intemporel echo : «White chalk hills are all I’ve know, White chalk hills will rot my bones». Que dire de plus. C’est pourtant ce que tentera de faire Broken Harp. La frêle chanson s’en accomode bien, sans marquer, revenant sur le thème de la solitude et de l’incapacité de se réaliser qu’abordait Grow Grow Grow. Elle finira plutôt par faire le pont qui s’imposait vers la plus imposante Silence, qui vient se ressourcer dans un folk entraînant mais étrangement fantômatique. To Talk to You s’étire lentement, comme la paisible mélancolie des jours pluvieux, réfléchissant à la mort pour déboucher vers l’instrument possédé dont traite The Piano. Une autre de ces pièces lugubres qui deviennent la règle sur l’album, The Piano décrit la rencontre de son auteure avec ces touches qui furent joués par d’autres mains autrefois. Elle annonce son départ sur une tout aussi déchirante Before Departure. Rappelons que la chanteuse écris régulièrement à la première personne en racontant les histoires d’autres et ne nous emportons pas. C’est finalement The Mountain qui dépose les derniers accords sur White Chalk. Aussi majestueuse que le suggère son titre, la chanson révèle plus clairement que jamais la rupture amoureuse qui transporte l’album d’une extrémité à l’autre. Jamais la voix de PJ Harvey n’aura été poussée aussi loin, peut-être trop loin, soulevée par le vent.

White Chalk s’avère finalement beaucoup plus qu’un simple retour. Né dans les collines blanches d’Angleterre, son existence ne peut être séparée du pays qui l’a vu grandir. Le résultat n’est pas qu'un retour à la forme pour PJ Harvey : il s’agit plutôt d’un de ses meilleurs albums. Plusieurs ont dit que la chanteuse y écrivait un message de craie sur l’ardoise. Ils ont tort sur toute la ligne. La craie, on la trouve en elle-même, imprégnée de ses origines, désespérée de s’y retrouver parmi les collines de calcaire où elle vit le jour. Maigre et livide comme le paysage, elle se livre à nous, le poids d’une vie entière sur les frêles épaules. Celle qui incarna le mal de vivre d’une punk colorée se présente aujourd’hui affaiblie mais résignée, jetant tout son lest en quête d’un nouveau départ. Souhaitons-lui qu’après la pluie vienne effectivement le beau temps.
- Jean-François Cadieux, 30 Octobre 2007

 

 

Pistes
01 the devil
02 dear darkness
03 grow grow grow
04 when under ether
05 white chalk
06 broken harp
07 silence
08 to talk to you
09 the piano
10 before departure
11 the mountain