ISLANDS
Return to the Sea
Equator
2006
8.5 sur 10
Le temps passe mais la tendance ne s'essouffle pas. Montréal a véritablement le vent dans les voiles. Année après année, la communauté anglophone de la métropole québécoise ne démord pas et pond de petits bijoux de pop alternative sur lesquels se ruent les mélomanes du monde entier. Trop souvent, la presse et le grand public oublient le rôle crucial qu'ont joués les Unicorns dans le développement de cette scène. Ce sont eux qui, les premiers, firent connaître Montréal sur la scène internationale pour autre chose que son post-rock à aspirations symphoniques. Nos voisins du Sud ont attrapés la fièvre Arcade Fire alors que ceux-ci ouvraient pour les chaotiques licornes, et même nos très chers alchimistes de Malajube ont emprunté plus d'un tour à Alden Gingers et Nick Diamonds pour les importer avec un succès retentissant à l'est de la rue Saint-Laurent. Mais toute bonne chose a une fin. La prophétie l'avait prédit: «all the unicorns are dead», annonçaient déjà ces joyeux lurons sur Who Will Cut Our Hair When We're Gone?.

Une première écoute du premier album d'Islands, phénix né des cendres de deux tiers des Unicorns, laissera certains fanatiques de longue date de glace. Who Will Cut Our Hair When We're Gone? avait des allures de réussite accidentelle. Son charme brut était bricolé et imprécis. Au contraire, Return to the Sea est un album posé d'indie pop bien dosée révélant une créature autrement plus mature que son incarnation précédente. Les Unicorns exploitaient leur éclectisme de manière éclatée, sautant d'une idée à l'autre en spasmes généreux, tandis qu'Islands fait preuve d'une diversité semblable selon une logique beaucoup plus subtile. De toute évidence, Nick Diamonds et J'aime Tambeur ont mûri musicalement depuis 2003. Le délire bordélique a cédé le pas à une forme plus implicite de folie. Les genres copulent encore ensemble, mais les mutations stylistiques résultantes sont désormais plus nuancées et linéaires.

Plus tempéré, le climat de cette nouvelle zone créative se permet malgré tout quelques tempêtes d'envergure. Swans (Life After Death), pièce d'ouverture plus qu'appropriée, s'étend sur plus de neuf minutes pour se conclure sur un véritable délire psychédélique de synthétiseurs désorientés. Dès lors, nous sommes perdus en mer pour la durée d'un album mené par de drôles de pirates. L'instrumentale Tsuxiit se serait aisément glisser sur la bande son du Life Aquatic de Wes Anderson, entre deux reprises de David Bowie en Portugais, et profite grandement de la présence de Beckie Foon au violoncelle. Return to the Sea a des allures de fête de famille pour la scène montréalaise; y sont réunis pour l'occasion des membres d'Arcade Fire, d'A Silver Mount Zion ainsi que la mitraillette verbale californienne Busdriver.

En compagnie du MC Subtitle, ce dernier propulse au stade supérieur d'intensité l'une des divergences stylistiques les plus accomplies de l'album grâce à son flot d'une rapidité à couper le souffle. L'intense Where There's A Will There's A Whalebone est le seul vestige de l'étrange détour hip hop de 2005 que fut Th' Corn Gangg, mais il prouve que la fusion du rock et du rap peut dépasser la médiocrité du rapcore. Nous le savions déjà, mais la bonne nouvelle mérite qu'on la répande. Ailleurs, Islands touche au country et au folk, saupoudre quelques pièces d'influences tropicales question de justifier son nom et assaisonne les fameux claviers cheaps des Unicorns de cordes autrement plus élégantes. Ce qui impressionne, c'est l'aisance avec laquelle le groupe s'adapte presque nonchalamment à ces changements.

Évidemment, les élans d'incohérence impertinente auxquels nous nous étions attachés se sont éclipsés au profit d'un ensemble plus professionnel et homogène. Seule l'irrésistible Rough Gem, chanson qui s'était glissée dans le répertoire de concert des Unicorns en fin de parcours, renoue avec l'énergie dansante irrésistible de cette formation. La pièce est un petit bijou dont le gigantesque refrain se loge dans notre cervelle dès la première écoute, le genre de chanson d'ores et déjà promise à un brillant avenir dans le royaume des compilations maisons à titre de classique mineur de la pop indépendante. Heureusement, le reste de Return to the Sea révèle rapidement sa richesse. Nick Diamonds s'est peut-être assagi, mais ses compositions demeurent fermement ancrées dans ce moule épique à petite échelle conférant à une pièce telle que Humans sa puissance.

En bout de ligne, seuls les gens de mauvaises foi pourront affirmer qu'Islands n'est pas le digne successeur des Unicorns. Bien sûr, on ne répète pas coup sur coup un exploit excentrique de la trempe de Who Will Cut Our Hair When We're Gone?. Mais ce n'est pas ce à quoi aspire Islands avec ce premier album. Return to the Sea prouve que la maturité n'est pas nécessairement une fâcheuse dégénérescence et, s'il n'a pas le même impact ludique immédiat, s'avère une bien belle évolution en parfaite harmonie avec la forte personnalité de ses créateurs. Le groupe y trouve le juste équilibre entre la légèreté et le sérieux, signant en tout et pour tout une oeuvre aboutie et franchement inspirée qui saura fasciner les amateurs du genre. Déjà, la scène montréalaise prouve que le succès légèrement exagéré de Wolf Parade n'a pas sonné le glas de sa résonance à l'échelle mondiale. Notre pop inventive se porte bien, comme l'ont prouvé successivement le plus récent Malajube et cet album remarquable auquel les mordus de la formation francophone devraient s'attarder sans plus tarder.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 17 Avril 2006

 

 

Pistes
01 swans (life after death)
02 humans
03 don't call me whitney, bobby
04 rough gem
05 tsuxiit
06 where there's a will there's a whalebone
07 jogging gorgeous summer
08 volcanoes
09 if
10 ones
11