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| JACQUEMORT |
| Dent de lait EP |
| Grosse boîte |
| 2007 |
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| 7.5 sur 10 |
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Récapitulons. Le Compte complet,
sans même frapper le seuil de la demi-heure, sût semer à sa sortie l'extase
généralisée d'un auditoire généralement blasé par la production musicale
francophone; Trompe-l'oeil, que l'on attendait de pied ferme, éclipsa les attentes
démesurées avec une aisance confondante. Depuis, Malajube a trouvé le moyen non
seulement de conquérir le coeur du grand public québécois, mais aussi d'envahir
l'Amérique anglophone, une critique fort élogieuse publiée par « l'institution
culturelle » virtuelle Pitchfork à l'appui. Une fois l'effet de surprise passé, que
reste-t-il du raz-de-marée indie certifié fleurdelisé? Les kangourous du style ont su
sauter à autre chose et l'engouement branché s'est dissipé au profit de quelques
nouvelles tendances trash-cool franchement louches, l'irritante frénésie Omnikron
notamment. Malajube n'est plus un groupe « émergent » - qu'on se le dise - mais fort
probablement le groupe québécois le plus important des dix dernières années; on ne
juge plus la myriade d'aventures parallèles qui se forment dans son sillage du même oeil
que le premier groupe indépendant venu. C'est pourquoi le premier Mahjorbidet, La vie
qui fitte avec la tapisserie, prenait souvent des allures d'ébauche un peu tiède.
Et, pour la même raison, le premier EP de Jacquemort, petit projet personnel du
claviériste Thomas Augustin, étonne: il surpasse aisément toutes nos prévisions
raisonnables et refuse de pâlir à l'ombre des meilleures pièces de Malajube.
En fait, ce Dent de lait exacerbe à peu près tout ce que l'on aime du son
Malajube pour en offrir une lecture plus imprévisible et musicalement aiguisée: ce qu'il
ne livre pas en pure force de frappe rock et en gratifications pop épiques, le nouveau
combo d'Augustin le remplace par des échanges instrumentaux resserrés et des
articulations progressives jouissives. Ce qui ne veut pas nécessairement dire qu'il n'y a
pas de tubes coulés dans le béton armé à dénicher ici: l'excellente Brise-glace
est une tranche de disco-rock endiablée qui culmine avec brio sur une descente de
synthétiseur à laquelle se place en contrepoint un hululement de bombe que l'on croirait
tout droit tiré d'un Contra sur console 8-Bit. Impossible de ne pas penser aux
Unicorns de 2014, sauf qu'ici les musiciens semblent jouer ensemble plutôt qu'en
même temps. C'est ce sens du dialogue qui distingue Jacquemort de la masse, voire de
Malajube en tant que tel. Dent de lait est animé par un simple désir de jouer,
lestant une partie de l'impact pop de ses compositions au profit d'une interaction accrue;
les pièces fonctionnent à chaud, et non en tant qu'élaborées constructions de studio.
Alors qu'Âge de raison dévoile une variation mélancolique sur le thème de
l'alcoolisme, les pièces suivantes affichent une nervosité elle aussi à fleur de peau: Biscuit
chinois traduit par une boutade amusante et une charge rythmique féroce un malaise
existentiel que Feu follet place sous le signe de l'amour. Nelly-Belle Estirac
enchaîne aux claviers des solos raffinés auquel le guitariste Julien Michalak arrive à
répliquer avec aplomb. La splendide Coeur saignant poursuit dans la même veine
névrosée, répliquant dans sa puissante ascension les meilleurs moments du répertoire
de Malajube, tels que La Valérie ou La Monogamie; du murmure voilé à
l'explosion finale, entonnée en choeur comme dans l'espoir d'effacer tous les malheurs
évoqués. Sauf qu'Augustin trouve le moyen de tourner habilement en dérision la
fascination morbide de son univers pour le drame humain: « je sais, il faut que je prouve
que j'ai toujours encore un coeur saignant ». Comme si il craignait qu'un jour cette
fragilité qu'il articule si bien ne lui soit imposée: Jacquemort, dans L'arrache-coeur
de Boris Vian, n'était-il pas finalement condamné à se couvrir de la honte des autres?
Quoiqu'il en soit, nul besoin pour Augustin de cultiver quelque honte que ce soit à
l'égard de ce Jacquemort-ci: sa pop hétéroclite, diablement bien ficelée malgré les
nombreuses ruptures rythmiques et stylistiques au gré desquelles elle vogue, trouve des
moyens originaux d'approcher l'indie-rock à l'américaine que Malajube a su introniser
avec intelligence au panthéon des genres québécois. Même si sa courte durée nous
laisse sur notre faim, Dent de lait va sans contredit combler les amateurs de la
formation-mère qui se font de plus en plus nombreux. Mais, au-delà de la simple pause,
ce projet fort prometteur pourrait bien, si l'attention qu'il mérite lui est consacré,
devenir tout aussi sinon plus intéressant que celle-ci. En attendant, ces cinq chansons
bien roulées devront suffire à nous sustenter... |
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| - Alexandre Fontaine Rousseau, 9
Mai 2007 |
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