J'ENVOIE
J'envoie
Sul' Pont
2007
8 sur 10
Le paysage musical des petites villes est quand même assez drôle. Remplies d’artistes électro, de groupe prétentieux de math-rock ou des collectifs de neuf personnes qui font de la musique étrangement similaire à un certain groupe de Montréal, les scènes locales en font voir de toutes les couleurs. Ce type de statistique n’échappe pas à la région des Outaouais. À Hull, Gatineau, Ottawa, Aylmer et Chelsea, on retrouve ce genre de comportement et les répercussions qui l'accompagnent : esthétique DIY, forums élitistes, quelques promoteurs régnant sur leurs précieuses villes. Bref, c’est partout du pareil au même à différentes échelles. C'est quelque part au coeur du vieux Hull, ce quartier fameux pour la présence de jeunes anglophones qui causent la pagaille vers 11h00 (si vous ne venez pas de là, c’est dur à comprendre!), que s'est formée l’étiquette indépendante Sul Pont.

Si vous n’avez pas suivi Funkimusik, vous n’avez peut-etre pas assisté à la progression lente de cette petite étiquette conçue en tant que « collectif d’artistes » qui compte parmi ses rangs. Mark Molnar, If then Do, Simon Guibord et Élément Kuuda. Chaque artiste supervise ses propres créations et le nom Sul Pont est simplement utilisé pour unir des amis sous le même toit! Après maintenant six albums, voici enfin venu le premier disque d’un vrai « groupe » (plus que deux membres, ça commence à avoir de l’allure). Le premier super maxi éponyme du groupe J’envoie est un accomplissement remarquable. Par contre, l'album a un petit côté triste: J’envoie, déjà, n’est plus! Ses membres, suite à une union de quelques années, ont décidé de poursuivre d’autres aventures musicales : Heille Gros Tas!!! et If Then Do. Voici donc l'héritage de la formation.

Que propose J’envoie sur cet album posthume? Une collection de pièces graduellement raffinées durant une longue période de travail qui fût ponctuée de plusieurs petites pauses. Voilà qui s'avère somme toute assez vague, mais qui en révèle par ailleurs beaucoup dès les premières notes de l’album. Même si le groupe travaille en longueur, les pièces semblent forger une unité particulière; on sent une véritable cohérence entre les cinq pièces de l’album. Chaque pièce repose grandement sur le travail du batteur Patrick Sénécal et du bassiste Nathan Medema. Les percussions sont probablement l’élément qui est le plus clairement mis de l'avant, et cette décision aide les pièces à bouger. On sent le plaisir qu'a Sénécal à jouer les pièces. Pour sa part, la guitare s'impose souvent grâce à des tons très sales et à une préférence marquée pour la distorsion, Pierluc Clément nous offre des progressions amusantes, qui soulignent le talent du groupe. Mais il serait bête d’oublier Olivier Fairfield, qui confère à l'ensemble n’importe quelle atmosphère grâce à son étendue de capacités musicales. Ce disque témoigne vraiment du brio d’un groupe qui a développé une authentique chimie, et dont les membres n'ont aucun problème à communiquer entre eux.

Le tout commence de plein pied sur Factory of Light (Bombardements), qui offre une belle mélodie de basse en 3/4 jonglant avec quelques percussions libres. La pièce offre des bris sonores qui se stabilisent finalement autour d'une progression de piano. Ensuite, c’est reparti : le groupe s'amuse dans ce désordre contrôlé. Cette pièce résume à elle seule les forces de J’envoie : une communication impeccable, un bet talent pour l’improvisation de même que ce désir de créer de une musique franchement originale. Je ne clame pas que J'envoie a révolutionné dans l'obscurité le monde de la musique instrumentale. On sent un peu partout l’influence de Tortoise, de même que celle du Dylan Group ou de Mercury Program: influence qui a marqué tant le style de compositions que l’instrumentation, ainsi que l’essence des arrangements. Chaque pièce offre à ce niveau sa particularité, des plus vieilles comme Emmanuelle et Miami Stud jusqu'aux plus récentes telles que la superbe Topographies. Cette pièce vogue majestueusement entre quatre plans d’existence distincts pour offrir les plus beaux moments de l’album. Vers 4 :22, l'envie de courir dans les rues s’empare de nous!

Parce que J’envoie est mort, le triomphe qu'est cet album ne peut pas se savourer pleinement. Espérons tout simplement que de nouveaux mélomanes vont grâce à celui-ci découvrir le groupe, ne serait-ce que pour prouver à ses membres que sa parution n’était pas complètement inutile. Le simple fait de se faire rappeler que notre musique provoque quelque part un sentiment chez quelqu’un aide toujours à lui donner un sens. Certes, on regrette déjà leurs performances mémorables. Sans paroles, sans prétention, sans remords, J’envoie est mort; mais nous avons ces cinq orphelins pour nous réconforter.
- Maxime Monast, 30 Novembre 2007

 

 

Pistes
01 factory of light (bombardements)
02 recherche
03 miami stud
04 topographies
05 emmanuelle