KYUSS
Blues for the Red Sun
Dali
1992
9.5 sur 10
Le stoner rock. Un terme maintes fois mentionné sur ce site, mais dont les résonnances peuvent être bien obscures. Le terme «stoner» nous ramène évidemment à la drogue. Est-ce dire que tous les musiciens du genre sont des junkies? Est-ce plutôt affirmer qu’ils font de la musique pour un auditoire à la conscience altérée? Est-ce un clin d’oeil à la construction longue, répétitive et psychédélique des chansons, trame sonore officielle d’un gros trip plutôt malsain? Ou est-ce même tout simplement, au sens premier du terme, un qualificatif pour ces riffs monolithiques solides comme le roc? Avec Blues for the Red Sun, Kyuss nous montre clairement que toutes ces réponses sont justes en fournissant une définition exhaustive de ce qu’est le stoner. Le deuxième album de la bande de Josh Homme résonne comme une insolation pendant une errance prolongée dans l’aride désert californien au cours d’un gros trip d’acide. À apprécier sans retenue, même en sachant que le lendemain sera pénible.

La première leçon sur le stoner est livrée dès Thumb, spectaculaire ouverture de l’album. La pièce montre clairement que la source de l’inspiration de Kyuss provient des premiers efforts pesants et progressifs de Black Sabbath grâce aux riffs massifs et à la voix très métal de John Garcia guidant vers une séquence instrumentale comme la légendaire formation britannique savait les jouer à l’époque de son album éponyme. La voix de Garcia nous ramène aussi au bon vieux temps des groupes rock sudistes plutôt populistes qui semblent avoir été ressuscités par James Hetfield quelques années plus tôt. Mais surtout, Kyuss nous rappelle que «heavy» et vitesse ne font pas la paire et choisissent plutôt l’option d’une lente mais inattaquable solidité incarnée dans la guitare trop grave projetée par un ampli de basse de Josh Homme.

Green Machine poursuit dans le rock de béton avec un rythme galopant rappelant le vieux Metallica et offre même au passage ce qui pourrait être le refrain le plus accrocheur de la discographie de Kyuss. C’est toutefois lorsqu’entre en scène le solo de basse transitoire de Nick Oliveri dans Molten Universe en introduction d’un long segment instrumental des plus bourbeux que se démarque ce début d’album. C’est ainsi qu’on constate l’un des principaux traits de caractère de Kyuss et du bon stoner : la transition parfaite entre les chansons qui garde intact l’effet de transe. Les amateurs de rock avertis en auront plein la gueule.

Puis l’imprévisible entre en scène avec la psychédélique épopée instrumentale introduite par Apothecaries’ Weight qui précède Caterpillar March pour finalement arriver à destination avec 800 quelques dix minutes plus tard. On remarque notamment le jeu tribal et inspiré du batteur Brant Bjork qui réussit à soutenir à merveille l’intensité fulgurante de ce monstre bicéphale que forment Homme et Oliveri tout en conservant un sens développé de la nuance. Ce long segment s’éloigne complètement du métal traditionnel de l’époque avec ses mélodies aériennes légères qui culminent en intensité brute, un peu comme le ferait un groupe de post-rock de nos jours. Mais plutôt que rappeller le post-rock, Kyuss instrumental vient plutôt raviver la mémoire des vieux jam bands du Sud, les hallucinations en extra.

C’est après une longue traversée du désert que la voix de Garcia nous ramène à la réalité avec une Writhe revenant au début d’album plus axé sur les chansons. Mais pas question de respirer avec une mélodie aussi sombre mais toujours entraînante, comme Layne Staley d’Alice In Chains savait les chanter. Définitivement, Kyuss semble enclin à terminer en force en poursuivant avec l’enragée Allen’s Wrench mais surtout avec la brutale décadence de l’essentielle Mondo Generator et la voix distordue et pleine d’écho de Garcia, qui semble vomir son âme sur un autre riff colossal gracieuseté cette fois du furieux bassiste Nick Oliveri. La pièce, se poursuivant dans un solo de basse et un long solo de guitare directement descendu de Saturne, est certainement l’une des plus intéressantes de l’album.

C’est ainsi qu’arrive à la conclusion ce cours intensif sur le stoner. En cinquante minutes, Garcia, Homme, Oliveri et Bjork réussissent à se démarquer complètement de leurs pairs. Blues for the Red Sun demeure marquant non seulement par sa force de frappe brute, aussi impressionnante soit-elle, mais aussi par son intention de repousser les limites de l’image sonore dans le rock pesant en allant creuser dans le même filon que Black Sabbath sans se laisser emporter par la facilité. Très concrètement, tout mélomane saura apprécier l’atmosphère d’inspiration dans laquelle baigne l’album, alors que tous les musiciens contribuent à l’écriture et à la composition des pièces avec une vision d’ensemble commune, signe d’un groupe conscient de ses forces et en pleine possession de ses moyens. Un incontournable pour quiconque préfère apprendre en s'amusant que savourer le bon goût de la modération.
- Jean-François Cadieux, 17 Janvier 2007

 

 

Pistes
01 thumb
02 green machine
03 molten universe
04 50 million year trip (downside up)
05 thong song
06 apothecaries' weight
07 caterpillar march
08 freedom run
09 800
10 writhe
11 capsized
12 allen's wrench
13 mondo generator
14 yeah