BILL LASWELL
Invisible Design
Tzadik
1999
8 sur 10
Je dois avouer avoir un faible pour l'étiquette Tzadik, et ce, malgré son appréhension à nous envoyer leurs disques sous prétexte qu'ils n'ont pas assez d'argent pour distribuer des disques gratuitement. La plus grosse compagnie de production sous-terraine dispose d'assez de moyens, cependant, pour laisser la liberté de création totale aux artistes qu'elle entend enregistrer. C'est ça, en plus des magnifiques design de pochettes, qui m'a poussé à jeter un coup d'oreille à Invisible Design de Bill Laswell.

Connaissant déjà ce dernier pour sa contribution musicale au jazz d'avant-garde avec le groupe Massacre (duquel vous pouvez aussi lire ma critique de Funny Valentine sur ce site), je m'attendais à du gros jazz méchant et disjoncté, malgré le fait que cet enregistrement est fait par Laswell seul. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir le passé de ce sympathique bassiste. Échangeant sa guitare pour une basse alors qu'il était encore un jeunot, c'est ce dernier qui à co-signé l'écriture du Rockit de Herbie Hancock. De plus, il a assuré la production du suivant album de Hancock, Sound-System, en co-signant plusieurs des titres de celui-ci. Il est l'homme derrière Material, il a joué avec Fela Kutti, Mick Jagger, Peter Gabriel, Yoko Ono, The Dub Syndicate, Buckethead et Dj Spooky. Une telle feuille de route vous porte à jeter une oreille attentive sur un artiste.

Pour tout dire, il s'agit définitivement d'un artiste à connaître.

Son excursion sur Tzadik demeure selon certains le meilleur album de Laswell et cela donne une musique d'autant plus dure à définir qu'elle est exécutée par un artiste qui sait marier les courants d'avant-garde. La première chanson est la plus bizarre. Enchaînant drone planant remplis de notes basses à des "stabs" de fuzz et de distorsions, Black Aether ne surprend pas beaucoup puisqu'elle porte le label Tzadik. Ce qui surprend, cependant, est le restant des pièces de l'album.

Des pièces d'une grandes sensibilités exprimant la spiritualité dans la musique à travers une exploration "worldbeat" de la musique électronique organique constituent le coeur et la tête de cet album lent et langoureux. Le mélange drone et guitare basse s'opère en trame de fond sur tout l'album. Les différences naissent du contraste entre la mélodie et les ambiances sonores. On sent tout au long de l'album un grand respect des influences worldbeat et, en fait, l'album sonne comme étant un long merci à diverses personnes qui auraient influencé Laswell. Cette chaleur naît organiquement des traitements sonores et de la solitude de la basse noyée dans une spirale supernovéenne d'éclectisme bruyant.

C'est bien ce qui est remarquable sur cet album: la chaleur est créée par une évidente froideur expérimentale actuelle. Laswell nous force à revoir nos conceptions sur la valeur de la musique en chatouillant le coté snob des "expérimenteux" et en nous faisant revisiter la musique primitive. Il s'agit d'un album amusant, méditatif et inspiré rappelant Passion: Music For The Last Temptation Of Christ de Peter Gabriel et parfois même les frasques de Weather Report. Retenons, pour la postérité, les pièces Black Aether et Oceans Of Borrowed Money comme étant des plus agrèable, ainsi que Aghora qui clotûre l'album d'une délicieuse lenteur chaleureuse.

Voilà, en fait, ce qui surprend: la chaleur et la tradition. Bizarement, on ne s'attend plus a retrouver ces caractéristiques dans la musique d'avant-garde. Serait-ce une vision prophétique de Laswell, prônant un retour aux sources, ou simplement le brillant coup d'éclat d'un artiste qui sait reconnaître les courants naissants? Il semble bien que Laswell à pris quelque chose qui flottait dans l'air à son époque et qu'il a su lui insuffler une vitalité qui aura probablement influencé ses successeurs.
- Nicolas Martel, 26 Avril 2006

 

 

Pistes
01 black aether
02 commander guevara
03 oceans of borrowed money
04 aisha
05 night air & low frequency
06 white arc spiral
07 aghora