LCD SOUNDSYSTEM
Sound of Silver
DFA Records
2007
5 sur 10
Pour un grand nombre de gens, la danse est quelque chose de compliqué. L’exercice intègre de ce comportement d’ordre généralement social nécessite en effet un important abandon de soi, une bonne estime, un contexte confortable, une compagnie agréable. Quand elle ne se met pas au service d’une recherche esthétique ou d’un rituel de séduction, la danse populaire et sans balises constitue, dans l’ordre normal des choses, une intense manifestation de plaisir en réponse à une musique stimulante. Elle est associée à un hédonisme qui, pour certains, s’avère difficile à vivre ou simplement accepter. Voilà ce qui inspira bon nombre d’artistes, parfois eux-mêmes atteints du syndrome, à fabriquer une musique dansable s’adressant avant tout aux timides, aux intellectuels, aux solitaires. Il en résulta deux tendances majeures : d’un côté, les tubes mélancoliques et cérébraux permettant de remuer légèrement sans avoir l’air trop con (Young Folks), et de l’autre une décharge de graisse présentée ouvertement comme ironique, donnant le feu vert à un défoulement largement artificiel, car pratiqué avec un détachement tout à fait conscient. Ce qui en découle, c’est, en plus d’une fragmentation grandissante par un retour à la mode des singles autonomes et interchangeables, une ambiguïté constante et inutile, partagée entre l’hypocrisie et le recyclage. Désormais, la pop, devenue postmoderne, se pratique et s’écoute sans motif, sans valeurs et, ultimement, sans véritable plaisir.

Submergé par les éloges de la critique rock à sa sortie, le dernier album de LCD Soundsystem atterrit à la croisée des chemins. Artisan majeur du « son du nouveau millénaire » par l’entremise de son étiquette DFA, enregistrant notamment avec The Rapture le jouissif Echoes en 2003, James Murphy s’est toujours présenté comme un maniériste, décontextualisant les sonorités des groupes ayant modelé sa jeunesse et les débarrassant de leur essence particulière. Album vide aux pièces trop longues, le premier long-jeu de LCD Soundsystem avait au moins le mérite d’être généreux et hautement divertissant, avec en tête des titres comme l’étincelante Tribulations ou la rigolote Disco Infiltrator. Mais l’accueil plus qu’enthousiaste réservé à Sound of Silver ne semble pas vouloir indiquer un changement quelconque dans la demande ; les critiques las autant que les blogueurs à l'affût s’amusent à « trouver la référence », couinent de rire devant les affectations blasées du narrateur et se pâment devant la révélation des talents d’« auteur-compositeur » démontrés par Murphy sur l’album. Mais ces préoccupations détournent leur attention de l’évidence même : Sound of Silver est un album sans imagination, raffiné mais complaisant, flânant parmi les lieux communs, et l’accumulation de ces caractéristiques en fait un disque résolument ennuyant.

Pourtant, Murphy laisse croire en ouverture qu’il nous a peut-être concocté un réel album de MUSIQUE : honnête, dynamique, nuancé. Si Daft Punk Is Playing At My House ouvrait l’album précédent sur un ton divertissant mais frappé par la redondance, Get Innocuous! présente un house patient et méticuleux à la progression stimulante, et constitue un début prometteur. L’auditeur bien disposé est en droit de s’attendre à ce qu’une seconde surprise lui fasse suite, ainsi que d’être déçu au contact du brusque retour en terrain familier qu’effectue Time To Get Away. Celle-ci est une chanson amusante. Elle est… amusante. Elle est bien amusante. Il y a de la cloche à vache. Son rythme est vif, ludique, accrocheur. Il est aussi susceptible de susciter une réaction quelque part entre l’enthousiasme hésitant et l’indifférence totale. Le morceau se prend comme une pièce-pont, dirigeant l’album vers ce qu’on espèce être de plus hautes sphères. Ce qu’il nous offre plutôt, c’est le single mollasson, mécanique et peu mémorable qu’est North American Scum, tranche insignifiante d’ironie baveuse. « New York’s the greatest if you get someone to pay the rent », y glapit Murphy entre autres banalités. Des prestations televisées ont montré que le groupe savait en tirer une réjouissante énergie dans un contexte particulier, mais telle que présentée ici, la chanson ne fait pas le poids.

Nous arrivons donc au cœur de l’album, ce centre mélancolique stratégiquement positionné qui causa tant d’émoi parmi les amateurs. Someone Great s’impose rapidement comme une bonne chanson. Son « hook » principal pétille comme des bulles de savon, le souffle particulier de la pièce justifiant quelque peu ses six minutes. All My Friends suit le même patron ; on remplace un pastiche sans équivoque de New Order par un autre du U2 des premières années, on étire, et le tour est joué! Les textes sont banals mais bien écrits, l’interprétation, agréable. Mais ces deux chansons évoluent presque entièrement sur un mode horizontal, tablant sur la répétition ad nauseam de motifs rigides mais jolis pour garantir le consentement général. À partir de ce segment, Sound of Silver s’engage une fois pour toutes dans la voie de la musique de fond : bien des amants éphémères feront connaissance sur Someone Great, et bien des baisers langoureux seront échangés au son de All My Friends. Sound of Silver devient le pop-corn que les apôtres du bon goût paralysant consomment devant le film de leur propre vie, la trame sonore d’une soirée métropolitaine privée où n’est admis aucun débordement, aucune bavure. On aime ou on n’aime pas...

Pour se rétablir de ce détour cérébral divisif et quelque peu forcé, Murphy choisit d’enchaîner avec le morceau le plus stupide de son répertoire. Us V Them encadre un motif mélodique vaguement psychédélique de deux blocs de répétitions débiles et supposément rassembleuses, trop hachurées pour être hypnotisantes, au contraire d’un single idiot mais amusant comme Yeah. Il en résulte un monstre dance de 8 minutes qui s’éteint sans connaître d’apogée de quelque sorte que ce soit. Watch the Tapes, poursuivant dans une veine de dance-rock survitaminé, passe superbement au-dessus de la tête de l'auditeur curieux, et la pièce-titre procure à l'album à la fois son meilleur et son pire moment. En effet, finissant par s'affranchir de la répétition d'une boucle vocale abrutissante calquée sur les expériences de Brian Eno, Sound of Silver devient un scintillant morceau d'électronique cérébrale, trouvant son ancrage dans l'attaque intense d'un vibrant accord de piano. Si bien qu'au moment décisif et crucial, Murphy fait preuve d'une intelligence débordante en provoquant... le RETOUR du dit motif rabroué par les dieux! De quoi pleurer de voir un tel moment de grâce pulvérisé par la dominance absolue de l'ironie.

Sound of Silver s'achève donc dans la frustration, au son de New York I Love You But You're Bringing Down, ballade volontairement brouillonne et autodérisoire au sujet de... vous savez quoi. Ce que la promesse initiale de Get Innocuous! est devenue, c'est une bouillie inconséquente de tics et de clichés, une succession sans autre objectif que d'enchaîner des morceaux disparates et distanciés remplissant un espace sonore craignant le vide mais le générant à la longue. Ce qui n'empêche pas All My Friends d'être une bonne chanson! Ni Time To Get Away de rebondir allègrement dans vos écouteurs! Mais en termes de musique de jogging efficace et mémorable, il ne fait presque aucun doute que le premier album de LCD Soundsystem vous en donnera plus pour votre argent. Et pour ce qui est d'un véritable ALBUM de ce genre vaste qu'on nommera simplement « dance », rien, dans le terroir des nouveautés, ne saurait mieux vous satisfaire que Myth Takes, puissant dernier disque de !!!.
- Louis Filiatrault, 9 Mai 2007

 

 

Pistes
01 get innocuous!
02 time to get away
03 north american scum
04 someone great
05 all my friends
06 us v them
07 watch the tapes
08 sound of silver
09 new york, i love you but you're bringing me down