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| MY BLOODY VALENTINE |
| Loveless |
| Warner Bros./Sire |
| 1991 |
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| 10 sur 10 |
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Alors que le New-yorkais Rhys Chatham
tentait d'organiser des symphonies pour cent guitares sur la place publique, l'Anglais
Kevin Shields s'affairait à en superposer des dizaines en studio. Si les moyens employés
ne sont pas les mêmes, le résultat espéré est quand à lui dans les deux cas fort
similaire. Voici deux artistes qui, allant au-delà des notions préconçues quant à
l'emploi de la guitare en musique, cherchaient à redéfinir en profondeur le rôle de
l'instrument à six cordes. Il n'est plus chez Chatham et Shields question de simples
notes; la guitare, ou plutôt la distorsion harmonieuse qu'elle peut produire, devient la
matière première d'une architecture sonique nouvelle qui sculpte à même le son une
sorte de gravure impressionniste. Loveless est un nuage d'acier. Il conçoit
l'électricité en tant que masse infiniment malléable. Et, dans ces toiles sauvages et
aériennes, il se dessine le spectre d'un rock différent. La mise au point n'est pas
encore parfaite.
Mais, sous cette enclume fluorescente, ce sont tous les préjugés de l'auditeur et du
musicien qui sont écrasés pour de bon. Avec son second long-jeu sérieux, My Bloody
Valentine dépasse le terme tendancieux de «shoegaze» pour générer sa propre vérité
bien au-delà des étiquettes définies. Onirique et sexuelle, l'onde de choc Loveless
est une titanesque remise en question de ce que peut être le rock voire de ce que
signifie ce terme. En fait, le quatuor propose, en quelque sorte, l'amorce de cette idée
d'un «post» rock qui deviendra par la suite une marque de commerce. Quant à lui,
l'immortel Loveless sera éternellement cet instant où le rock s'immole de ses
propres feux pour ne devenir qu'une chaire rose et morte, une simple impression à partir
de laquelle tout est possible.
Dans ce flux, les chansons se désagrègent lentement. Transcendant leur propre substance
limitée, ces compositions somme toute minimales s'insufflent une grâce stratosphérique
par l'opulence extra-terrestre de leurs arrangements: les voix ne sont plus que des songes
éthérés, les guitares de brumeux horizons. Ne reste plus à l'auditeur qu'à s'enfoncer
dans cet océan hypnotisant jusqu'à se perdre dans l'espace sur l'incroyable Sometimes,
les deux pieds bien ancrés dans le néant; Blown A Wish est un abandon sans
réserve à un amour narcotique et absolu, Loomer une lente désintégration.
Chaque pièce de Loveless est une sensation portée au comble de son intensité,
comme si chaque seconde de la vie pouvait durer une éternité. Au fur et à mesure que
les instrument vont se dissoudre dans ce son devenu gaz ou liquide, ce sont toutes nos
balises qui disparaissent dans l'infini. D'où cette envahissante impression
d'immatérialité, cette abstraction des corps physiques qui semble le propre de cette
musique à la fois brouillonne et minutieuse. Chez Kevin Shields, l'homme perdu dans
l'absurde accepte son sort sans aucune résignation; il se délecte de la liberté
qu'implique cette absence de sens.
Loveless est donc une expérience aussi métaphysique qu'elle est musicale. Le
bruit n'est pas comme chez Sonic Youth une nouvelle lettre de l'alphabet classique. Plus
radicale, cette approche clame que le bruit est le seul langage pertinent, que la note n'a
plus d'importance. Que ces chansons soient squelettiques au sens conventionnel de la
conception mélodique importe peu. Les nuances résident ailleurs, dans ce flot continu
où s'entrechoquent sans relâche les amplifications paroxysmiques. Parfois, des
«chansons» plus pop naissent de cette douce violence: Only Shallow, When You
Sleep ou I Only Said renouent avec une mélodie plus palpable et flirtent avec
un shoegaze plus naturaliste. On peut presque imaginer un groupe les livrer. Mais
ailleurs, My Bloody Valentine n'est plus semble-t-il qu'une entité virtuelle, une idée
plus qu'un quatuor de chaire et d'os. Si le rock s'auto-détruit, les musiciens quant à
eux se subliment. Ils disparaissent derrière l'épais voile d'électricité qu'ils
convoquent. Loveless est un pur produit du studio, une tempête conjurée par une
machine à contrôler le temps, mais il demeure étrangement humain.
En fait, la musique de My Bloody Valentine a une connotation spirituelle; si la guitare
semble posséder une âme sur Loveless, c'est en partie parce qu'elle s'exprime
autant par elle-même qu'elle parle pour ses maîtres. Les qualificatifs conventionnels
associés au shoegaze sont certes appropriés; planant, psychédélique, vaporeux et
rêveur sont tous des termes qui peuvent décrire la musique de My Bloody Valentine.
Pourtant, ils semblent tous et chacun opérer à une trop petite échelle. Come In
Alone est un marteau vaporeux. Sa mélancolie est immobile au milieu du mouvement
effréné des cités de demain. Cette musique est «psychédélique» sans faire
références aux définitions passées du terme; elle tient du noise sans déchiqueter les
tympans avec véhémence. Paradoxalement, c'est une espèce de pureté étrangère qui se
dégage de cette symphonie surchargée et excessive. Comme si, au-delà du point de
saturation, il existait une sorte de son zéro où tout recommençait.
Là où des groupes tels que Slowdive ont balbutié, My Bloody Valentine s'enfonce sans se
détourner de son but et ne s'accomplit que dans les extrêmes. Que vous l'aimiez ou non, Loveless
est une oeuvre d'art totale qui ne compromet jamais sa mission esthétique. Seule Soon,
qui date déjà du Glider de 1990, semble se détourner de cette vision féroce qui
anime les autres pièces de l'album. Cette légèreté anachronique confère à cette
conclusion retenue un caractère libérateur, comme si soudainement l'auditeur s'arrachait
à sa prison aquatique pour retrouver la surface. Plusieurs parlent de Loveless
comme de l'album «parfait»: parfaitement cohérent, parfaitement harmonieux,
parfaitement réalisé, parfaitement uni. Comme si rien ne pouvait suivre sa piste vers un
éden électrique sans se perdre en chemin. Chose certaine, les imitations sans la carrure
se sont succédées depuis avec la régularité d'un métronome. Pourtant, Loveless
a parfois des allures de cathédrale incomplète; ses clochers s'élèvent vers le ciel
sans que leurs cimes ne soient visibles. Néanmoins, l'infini ne sera jamais atteint et
notre quête absurde, quant à elle, est sans fin. |
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| - Alexandre Fontaine Rousseau, 15
Février 2007 |
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