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| NADJA |
| Touched |
| Alien8 Recordings |
| 2007 |
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| 7.5 sur 10 |
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La multiplication des
micro-étiquettes de disques a permis à certains artistes de se bâtir en peu de temps
des discographies aux proportions monstrueuses dont la navigation semble à première vue
impossible. Si l'exemple par excellence en la matière demeure celui de l'Acid Mothers
Temple, le Torontois Aidan Baker a su en quelques années à peine bâtir un répertoire
d'enregistrements fort imposant. Aborder une oeuvre de ce genre peut sembler à la limite
impossible pour le néophyte. Les critiques, dans ce genre de cas, cherchent
systématiquement à définir un point d'entrée aisé, une clé magique qui permettrait
à tous les publics à la fois de subitement « saisir » l'esprit d'un artiste. Au-delà
de limitations liées à son intrinsèque subjectivité, cette approche tend à simplifier
à l'excès la lecture de chaque album: comme si chaque enregistrement devait résumer à
lui seul l'inspiration totale d'un artiste, et offrir à l'auditeur pressé de passer à
autre chose un parfait condensé de son univers. Non seulement est-elle injuste, mais
cette obsession gâche aussi l'uns des principaux plaisirs qu'il y a à tirer de cette
démarche de l'échange perpétuel entre un créateur et son auditoire. Ici, l'auditeur
est témoin privilégié d'une progression personnelle et assiste à la révélation d'un
foisonnement d'identités distinctes; sa compréhension d'une oeuvre donnée est
décuplée de par le fait qu'il a accès à chaque brique de l'édifice, à chaque facette
de sa charpente.
Dans le cas d'Aidan Baker, on pourra dire que l'introduction par excellence demeure son
travail sous le nom de plume de Nadja; depuis la parution en 2005 d'un premier long-jeu
pour l'étiquette Alien8, l'excellent Truth Becomes Death, le duo qu'il forme avec
Leah Buckareff ne cesse de gagner en popularité auprès de certains cercles d'initiés
s'intéressant aux confins plus sombres de la galaxie post-rock. Les comparaisons faciles
placent cette musique bruyante, lourde et sinistre quelque part dans le Triangle des
Bermudes du doom-metal que forment SunnO))), Boris et Earth. Néanmoins, deux albums solos
de Baker parus en 2006 permettent de saisir avec un peu plus d'exactitude la substance
réelle de Nadja; le splendide The Sea Swells A Bit... évoquait les guitares
éthérées du shoegaze tandis que l'intéressant essai électronique Oneiromancer
fourmillait de références aux grands noms de l'industriel atmosphérique tels que Coil. Touched
est un enivrant cauchemar gothique, plus abusif encore que le nouveau Nine Inch Nails dans
son emploi des clichés lyriques du genre. Sur une pièce intitulée Incubation/Metamorphosis,
Baker assimile après tout amour et reproduction des insectes: « I burst out of the ends
of your fingers, like a thousand blind larvae... » Le sexe et l'amour s'entremêlent,
deviennent purement organiques dans un ballet sauvage à la limite insalubre.
Bref, l'érotisme est ici une lente et délicieuse agonie que l'engourdissante Stays
Demons articule en un riff infiniment lent, pesant, étourdissant: des murmures de
distorsion, autrefois des voix humaines, s'arrachent langoureusement au flot électrique
qui menace à tout moment d'engloutir les derniers fragments de mélodie qui ont survécu
à l'hécatombe. Un rythme squelettique, proche du métronome, dirige la procession vers
de sombres horizons; mais ce sont les guitares gorgées d'érosion qui dictent
l'écoulement des chansons. Dans cette atmosphère liquide, quasi amniotique, notre corps
abdique et se recroqueville en position foetale. Cette chaleur, étrangement organique,
procure malgré sa malsaine obscurité une agréable sensation d'envoûtement. La
puissante Flowers of Flesh, morceau-clé de Touched, évoque par ses nappes
de synthétiseurs la triste tendresse de The Cure et de Swans; Nadja s'est après tout
approprié la très mélancolique No Cure For The Lonely de ces derniers en
concert.
Il se trame donc derrière l'horreur, la violence et la menace, une beauté classique
qu'atteignent rarement les formations doom-metal conventionnelles. Touched assume
parfaitement son romantisme, mais le dépouille progressivement de sa naïveté: voici la
matière noire de l'âme, la douleur noyée dans la passion, telle que peinte en sons par
Francisco Goya ou Rembrandt. Lentement mais sûrement, l'abstraction disparaît de
l'expérience Nadja. Plus que jamais, la musique du duo torontois semble habitée,
humaine, voire charnelle. Loin du vulgaire exercice de style ou du calque académique de
l'oeuvre de Justin Broadrick, quoique le spectre de Godflesh plane immanquablement sur
l'ensemble, ce nouvel album de Nadja confirme l'existence chez Baker d'une authentique
vision: Touched propose un point de rencontre étrangement invitant entre l'impact
physique du métal et la contemplation enivrée du shoegaze, une musique ambiante dont le
pur poids . S'il ne constitue pas l'album « ultime » d'Aidan Baker, Touched offre
une synthèse de ses divers intérêts sans en diluer l'intensité; c'est dire qu'il
s'agit d'une autre évolution pertinente dans le cheminement d'un artiste non seulement
prolifique mais aussi digne de l'intérêt constant qu'il exige. |
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| - Alexandre Fontaine Rousseau, 2
Juin 2007 |
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