PETER BJORN AND JOHN
Writer's Block
V2
2006
6.5 sur 10
Curieux, mais vrai : depuis quelques temps, la pop suédoise génère parmi un certain bassin d’âmes occidentales délicates, à l’écoute de leurs émotions, un franc engouement. Feu de paille ou avènement d’un courant musical majeur dont on ne saurait mesurer l’ampleur pour l’instant, le phénomène est bien en cours et rien d’autre que le passage du temps ne saurait en ralentir la croissance. Constatant notre impuissance, tentons donc simplement de déterminer si cette tendance vaut bel et bien toute l’attention que certains médias voudraient bien qu’on lui accorde.

Salué unanimement par la critique lors de sa sortie initiale (et à nouveau à l’occasion de sa sortie américaine récente), Writer’s Block, troisième album du jeune trio Peter Bjorn & John, est un album pop d’un classicisme époustouflant que le groupe arrive à explorer et utiliser à sa guise, n’en laissant sentir ni les contraintes formelles, ni une volonté quelconque de les remettre en question. Considérant ceci ainsi que les évidentes influences de la vague shoegaze d’il y a deux tournants de décennie informant l’esthétique du groupe, certains seront tentés d’employer les qualificatifs d’«album en apesanteur», de «délicieuse méditation» ou de «croisée des chemins» (?). Certes, ces descriptions peuvent s’appliquer, dans une moindre mesure et de façon très relative, mais restons fixés sur l’essentiel : Writer’s Block est tout simplement est un album populaire modeste, sans prétention, sans anicroches notables, ainsi que sans grande importance.

Au grand bonheur de certains, l’album s’ouvre en grande pompe avec ce qui, selon l’opinion du présent rédacteur, constitue le pire moment de Writer’s Block. Avec Objects of my Affection, le groupe présente une esthétique particulièrement dure à avaler, plaquant une surcharge de volume et de réverbération comme pour masquer la banalité d’une composition instrumentale faible, d’une structure répétitive et d’une progression laborieuse. Cela ne serait pas un problème si la charge émotionnelle parvenait à faire mouche, mais le très fort accent dans lequel trempe la voix de Peter Moren attire inutilement l’attention sur un anglais non maîtrisé, désamorçant forcément l’impact. La question de la langue est en effet sans doute l’une des principales critiques pouvant être adressées au groupe ; l’usage de l’anglais paraît ici et ailleurs artificiel et n’aide en rien à faire mieux passer la pilule, et l’on s’amuse à imaginer le groupe autant méprisé dans son pays d’origine que ne l’est ici Simple Plan auprès d’un certain bassin de population.

Mais les choses se rétablissent bien vite et s’enchaînent une série de compositions pop de qualité, à commencer par l’incontournable et irrésistible succès Young Folks, symbole mélancolique et sirupeux, mais dont il est très difficile de se lasser, d’une année dominée pour le meilleur et pour le pire par les singles forts et faciles d’écoute mais aussi quelque peu jetables. Faisant suite à un morceau rigolo mais relativement oubliable, Start to Melt pastiche sans vergogne le souffle de My Bloody Valentine sans -- sans surprise -- parvenir à produire une texture aussi intéressante, tandis que Up Against the Wall s’exerce à dilater dans la durée un certain minimalisme de composition, tel que popularisé par Clap Your Hands Say Yeah, n’ayant en soi rien de particulièrement remarquable. Chacun de ces morceaux, tel que présenté dans un tel écrin doux et raffiné aux arrangements méticuleux, s’avère tout à fait appréciable, sans surprise aucune et parfaitement sécuritaire, laissant l’auditeur baigner dans une sorte d’indifférence béate et confortable.

Ce n’est qu’après l’amusante et sentimentale Paris 2004 que Writer’s Block surprend et devient soudainement un album d’un légitime intérêt. Étonnamment spirituel et authentique, ce dernier tiers (quand même un gros morceau!) s’ouvre sur Let’s Call It Off, perle parmi les perles de cet album, avec sa délicieuse et rieuse guitare surf, et enchaîne avec la nerveuse et plus sombre Chills, avec son très touchant refrain de cathédrale déserte. Roll the Credits va encore plus loin et applique un traitement shoegaze inhabituel à une guitare acoustique fébrile, couronnant ce qui constitue peut-être la seule véritable originalité du groupe, à savoir l’effort de contourner l’instrumentation électrique convenue, de trouver des avenues alternatives. Poor Cow conclue correctement l’ensemble avec une ballade où la voix de Moren se fait légèrement trop insistante.

Ce que propose donc Peter Bjorn & John, c’est un album pouvant se résumer aisément en un mot : «agréable». Tout est mis en œuvre pour se faire rejoindre les sensibilités des auteurs et des récepteurs de façon généralement naturelle et coussinée. De mémoire récente, peu d’albums semblent avoir été aussi taillés sur mesure pour le bassin sensible des amateurs de rock «indie» que ce Writer’s Block très bien fait dont aucune aspérité ne ressort. Young Folks devrait marquer la mémoire de son public-cible, le groupe continuer quelque temps à faire le tour du monde dans ses habits raffinés et ses bouilles de jeunes premiers. Mais il reste à savoir s’il réussira à renouveler son vocabulaire, dont il semble ici avoir fait le tour. En somme, voici un album pour toute la famille, recommandé à tous afin de satisfaire une petite faim… puis de passer à autre chose.
- Louis Filiatrault, 28 Février 2007

 

 

Pistes
01 writer's block
02 object of my affection
03 young folks
04 amsterdam
05 start to melt
06 up against the wall
07 paris 2004
08 let's call it off (single mix)
09 the chills
10 roll the credits
11 poor cow