PINK FLOYD
Atom Heart Mother
Capitol
1970
8 sur 10
Entre le départ de Syd Barrett en 1968 et le triomphe international de Dark Side of the Moon en 1973, Pink Floyd vit une fascinante période de transition entre le statut de phénomène de l'underground psychédélique et celui de géant du rock progressif. Cinq années durant lesquelles le groupe réalise diverses trames sonores et un nombre somme toute imposant d'albums conventionnels. Le quatrième album de cette longue période de mutation, Atom Heart Mother, demeure l'un des plus méconnus du répertoire Floyd-ien. Notons qu'aucune pièce de cette étrange parution n'aboutira sur la prétendument définitive rétrospective double de 2001, Echoes: The Best of Pink Floyd. S'agit-il d'une oeuvre médiocre vouée à l'éternelle obscurité?

En fait, les morceaux les plus mémorables d'Atom Heart Mother sont tout simplement trop étranges et ambitieux pour être réduits en pièces dans une compilation. À mi-chemin entre le rock cosmique et la composition moderne, l'Atom Heart Mother Suite en six mouvements sur laquelle s'ouvre l'album est une colossale création symphonique de plus de vingt minutes, totalement dénuée de paroles. De toute évidence marquée par la formation classique de Richard Wright, c'est l'un des morceaux les plus sérieux de Pink Floyd ainsi que l'un des plus controversés de son répertoire. On note parmi la liste de ses plus célèbres défenseurs le réalisateur Stanley Kubrick, qui aurait bien aimé s'en servir pour agrémenter son classique A Clockwork Orange, ainsi que le chorégraphe marseillais Maurice Béjart qui concevra un ballet à partir de la riche composition.

À l'instar de cette grandiose pièce d'ouverture, Alan's Psychedelic Breakfast confronte le rock psychédélique planant et la musique concrète de manière brillante et originale. Si l'Atom Heart Mother Suite était règle générale plus axé sur la mélodie, Alan's Psychedelic Breakfast est une étude de textures insolite qui brouille la frontière entre musique et réalité durant plusieurs minutes avant de se conclure sur un jam détendu des plus chaleureux. On a affaire à l'un des meilleurs morceaux contemplatifs de Pink Floyd à son plus hippie.

Ensemble, ces deux pièces forment le corps et l'âme d'Atom Heart Mother. Sans doute parmi les albums les plus ambitieux de la formation britannique au niveau purement musical, ce cinquième album du groupe n'est peut-être pas uni par un concept ou traversé par une thématique particulière. Mais grâce à ces pièces, il développe par contre l'idée d'un rock orchestral axé sur des impressions générales plutôt que sur des riffs. Les Floyds, ici, ne sont peut-être pas au sommet techniquement. La technique n'a jamais été leur tasse de thé de toute manière. Si Gilmour souligne aujourd'hui avec un certain dédain que le délai entre l'enregistrement du segment rock et du segment orchestral de la remarquable Suite est facilement audible sur le résultat final, ce défaut d'exécuton n'empêche pas la pièce de fonctionner.

Sauf qu'entre ces deux remarquables morceaux de la période organique plus broche-à-foin de Pink Floyd se cache un noyau plus dur à avaler, caractéristique d'un groupe encore légèrement inégal à cette époque, formé des compositions solo If, Summer '68 et Fat Old Sun. Ici, tout le malaise créatif du groupe est palpable. Chacun pousse le groupe dans une direction particulière sans atteindre de conclusion satisfaisante. Waters donne avec une certaine justesse dans le folk mélancolique sur If. Pour Summer '68, Wright fait du Wright avec tout ce que cela implique de sirupeux et de jolie à la fois. Gilmour, pour sa part, invente en deux temps trois mouvements une chanson intitulée Fat Old Sun pour justifier un long solo de guitare planant qui pouvait s'étirer sur quinze minutes en spectacle. C'était sûrement plus inspiré dans ce cadre spontané.

Aucune de ces pièces n'est foncièrement mauvaise. Selon les standards vaporeux du groupe à l'époque, Atom Heart Mother s'avère en fait un essai plutôt constant. Mais si l'on revient régulièrement à cet album, c'est qu'il cache deux petits joyaux méconnus du répertoire mille fois entendu de l'un des groupes les plus populaires de l'histoire. Ceux qui s'attendent à la richissime splendeur et à l'incroyable précision de Dark Side of the Moon seront sans doute déçus. Pourtant, aucun maniaque des Floyds ne devrait se passer de cet album. Car bien qu'il soit légèrement obscur aux premiers abords Atom Heart Mother révèle au fil des écoutes sa nature dense et fouillée. Un album imparfait mais fascinant.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 24 Octobre 2005

 

 

Pistes
01 atom heart mother: father's shout/breast milky/mother fore/funky dung/mind your throats please/remergence
02 if
03 summer '68
04 fat old sun
05 alan's psychedelic breakfast: rise and shine/sunny side up /morning glory