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| SONIC YOUTH |
| Daydream Nation |
| DGC |
| 1988 |
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| 10 sur 10 |
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Le 25 novembre 1901 à Munich,
spectateurs et critiques témoins de la première représentation publique de la Quatrième
Symphonie de Gustav Mahler réservèrent à l'oeuvre du compositeur à cheval entre le
romantisme et la modernité un accueil moins que chaleureux. On l'accusa de «prendre
plaisir à casser les oreilles de ses auditeurs avec d'atroces, d'inimaginables
cacophonies». De telles oreilles n'auraient pas pu survivre à ce qui se tramait pour la
suite du XXe siècle. La dissonance mesurée était depuis fort longtemps un procédé de
composition accepté. Mais la révolution électrique, appuyée par la naissance d'une
musique dite concrète, allait repousser au-delà de toutes les notions précédemment
admises ce que nous définissons comme étant de la musique. Les hurlements harmoniques
que soutirait à sa guitare Jimi Hendrix n'étaient qu'un début. Le bruit était prêt à
se réclamer d'une certaine noblesse au royaume des sons. Son émancipation atteindra son
apogée avec la scène No Wave du début des années 80, dont le compositeur Glenn Branca
demeure la figure la plus imposante.
C'est au sein des orchestres de guitares de Branca que se distingueront tout d'abord
Thurston Moore et Lee Ranaldo, dont la formation art-punk Sonic Youth scellera le sort du
bruit en tant qu'élément constitutif du rock moderne. Bien que les premiers albums de la
formation new-yorkaise soient primitifs à souhait, ils établissent déjà les fondements
de l'esthétique révolutionnaire du groupe. Fusionnant les explorations avant-gardistes
de leur mentor à l'énergie propulsive du punk, les membres de Sonic Youth tentent
d'arracher le rock à ses racines blues. Le groove viendra d'ailleurs, de la sculpture du
son à l'état brut. Evol et Sister peaufineront l'approche privilégiée
par Confusion Is Sex et Bad Moon Rising en réintroduisant progressivement
la chanson de forme classique. Mais l'ambitieux Daydream Nation de 1988 demeure le
véritable manifeste de l'unité musicale. Il n'est plus question d'en douter: Sonic Youth
a bel et bien réinventé le rock.
Il existe bien entendu quelques précédents à ce propose Sonic Youth, d'inévitables
pionniers parmi lesquels on compte bien entendu ce pilier de la scène alternative qu'est
The Velvet Underground. L'impact de Daydream Nation n'est pas diminué par
l'existence de ces influences. Il n'est que plus compréhensible. Car Sonic Youth imposera
aux textures dissonantes et à l'esprit de confrontation de The Velvet Underground une
direction plus agressive. La formation viendra conférer à ces idées une irréfutable
intensité. Dès l'introduction planante de Teen Age Riot, la musique du groupe
évoque une tension onirique totale. Les guitares planent pour mieux s'abattre par la
suite. Mais la menace qu'implique la pièce est implicite, les musiciens retenant la force
brute que le punk classique laisserait éclater. Daydream Nation présente un punk
qui ne ressent pas le besoin de crier pour se faire entendre.
La voix distante, légèrement nonchalante, de Thurston Moore semble s'élever d'un rêve.
Même sur des pièces plus énergiques comme Silver Rocket, sa livraison se
démarque par sa retenu. The Sprawl révèle le style vocal presque parlé de la
bassiste que préconise la bassiste Kim Gordon avant de se lancer dans un de ces somptueux
passages instrumentaux qui demeurent le coeur et l'âme de l'album. À l'aide de leurs
accords inhabituels presque brevetés, les membres du groupe créent un paysage où les
riffs évocateurs évoluent au service d'harmonies étrangères qui s'assemblent et se
dissocient perpétuellement. Daydream Nation s'attaque à notre notion
conventionnelle de la beauté, mais les mélodies spectrales qu'il propose en échange
sont d'une poésie plus contemporaine. Chez Sonic Youth, l'harmonie naît du chaos et la
distorsion se métamorphose en la matière première de violentes symphonies au-delà de
la cacophonie.
À nos oreilles éblouies, ce qui était considéré cacophonique se transforme en
élégante création organique. Mais si Sonic Youth détourne le punk dans une direction
consciemment artistique, il ne néglige pas l'aspect plus primaire du genre. Une chanson
comme Total Trash ne néglige pas la force de frappe au profit de la prétention
conceptuelle. Eric's Trip est un imposant mur de guitares et s'impose en fait comme
une attaque sensorielle totale. Les guitares hurlent et les amplificateurs grognent. Le
matériel est surmené par de longs jams apocalyptiques ne laissant après leur passage
que les ruines du rock tel que nous le connaissions. Ces éclats de groupe à la dynamique
déroutante ont été mille fois reproduits mais rarement égalés. Les bases du post-rock
sont énoncées sur cet album. Les tensions se forment et se relâchent de manière
organique, rappelant Mogwai, Explosions In The Sky, Godspeed You! Black Emperor et une
foule d'autres groupes descendant des avancées de ces pionniers du noise-rock.
Heureusement, le quatuor a la présence d'esprit nécessaire pour ancrer ses explorations
bruyantes à des chansons aux fondations solides. Les néophytes seront bien sûr
déboussolés dans un premier temps par l'expérience. Mais des pièces telles que Candle
et Rain King proposent de solide bouées auxquelles s'amarrer. Visionnaire ou non, Daydream
Nation serait malgré tout un solide album rock. Mais l'énergie viscérale du groupe,
couplée a la présence spectrale de ses guitares éthérées et démembrées, crée une
sensation unique et envoûtante. Voici du punk qui dépasse le simple constat politique
révolté pour s'immiscer ailleurs dans notre conscience, proposant un univers alternatif
à l'orée du rêve et à l'ombre des ruines de nos cités d'illusions. Avec Daydream
Nation, Sonic Youth aura à jamais ébranlé notre vision du rock. C'est un pilier en
terme d'expérimentation sonore, mais ce sont les résultats concrets qu'y atteint le
groupe new-yorkais qui achève de nous convaincre. On peut affirmer sans se tromper que
sans Thurston Moore et compagnie, le paysage musical moderne ne serait pas le même.
Gageons que l'influence de cette percée sera encore mieux assimilée au fil des ans, en
cette époque où le bruit demeure autant l'objet du mépris que de la fascination. |
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| - Alexandre Fontaine Rousseau, 17
Avril 2006 |
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