THE STROKES
First Impressions of Earth
RCA
2006
7.5 sur 10
Sans être le plus original des groupes, The Strokes est probablement l'un des plus influents du 21e siècle. D'accord, la centaine d'années en question ne fait que commencer et force est d'admettre qu'à la ligne d'arrivée les chances que personne ne se souvienne de la formation new-yorkaise responsable d'Is This It et de Room On Fire sont assez fortes. Tout de même, rendons à César ce qui lui appartient: les Strokes ont ravivé le rock aux yeux du grand public et, grâce à eux, les mauvais groupes pop et rock de la planète ont cessé d'imiter les artistes de la fin des années 60 et du début des années 70 pour commencer à s'inspirer des formations de la fin des années 70 et du début des années 80. Quel triomphe pour l'humanité! On ne peut pas parler des Franz Ferdinand, Bravery et autres Killers de ce monde sans mentionner au passage l'influence de la bande de Julian Casablancas.

Au-delà d'un certain degré de paternité sur l'univers pop de ce début de siècle, les Strokes ont un autre atout inestimable en poche. Ils savent transcender la facilité de leurs compositions et insuffler à chacune d'elles une qualité unique. La personnalité des Strokes se situe quelque part entre l'indifférence et la révolte. C'est pourquoi même assis en pantoufles dans le confort de notre salon, le rock des Strokes nous investit d'une énergie vibrante et viscérale. Cette remarquable capacité à faire d'une simple chanson pop quelque chose de franchement mémorable et, j'ose le dire, personnel a déjà eu un sérieux impact sur la mémoire à long terme des mélomanes contemporains. Des chansons telles que Someday, Last Nite, 12:51 et Reptilia sont gravées dans notre esprit, hantent nos réunions sociales et seront sûrement en rotation permanente sur les stations de rock de mononc' lorsque nous aurons quarante ans. Déjà, Is This It est à juste titre sacré classique de son époque.

Si Room On Fire suivait à la lettre la formule établie par son prédécesseur en prenant soin d'y glisser quelques textures de guitares nouvelles, sa suite First Impressions of Earth ose à plusieurs reprises, s'écarter du modèle établit par l'album définitif des Strokes. C'est une règle non-écrite qui régit le monde de la musique: le troisième album est marqué par le sceau de la remise en question. Pour les Strokes, l'effet est décuplé du fait que leurs deux premiers albums étaient d'une cohésion incroyable. Chaque changement mineur prend les allures d'une entorse majeure à l'unité stylistique de l'oeuvre parfaitement cohérente de la formation. Il faut bien admettre qu'à défaut d'être une réinvention totale, First Impressions of Earth change la donne en injectant une dose de proximité physique au son habituellement distant du groupe.

Le premier parti touché par ce nouvel ordre du jour est Julian Casablancas, placé plus haut dans le mix final qu'il ne l'était auparavant. Sa voix n'est plus embrumée par le fameux filtre qu'il avait standardisé et gagne par le fait même en présence et en confiance. Sur des pièces telles que l'incroyable single Juicebox il semble affecté et impliqué, deux qualificatifs que l'on n'accolera certainement pas à son attitude d'antan. La vaguement surf Juicebox est l'une des pièces les plus représentatives de ce à quoi semblent aspirer les Strokes avec First Impressions of Earth. Les guitares y sont musclées, l'énergie franche et directe, la voix de Casablancas nette. Mais c'est surtout la construction même de la pièce qui retient l'attention. Les meilleures pièces de First Impressions of Earth, notamment Juicebox et l'exceptionnelle Vision of Division, n'hésitent pas à s'aventurer en terrain plus complexe musicalement parlant.

Pour leur part, les guitaristes Albert Hammond Jr. et Nick Valensi s'amusent à jouer aux guitar heroes et prennent un maximum de place sur Vision of Division ou Heart In A Cage. Leur attaque à deux guitares s'est raffinée au fil des ans alors que la section rythmique poursuivait sa quête pour atteindre un stade supérieur d'efficacité minimaliste. Les pièces où le groupe ose jouer avec la formule Strokes brevetée, fonctionnent parce que les musiciens s'y investissent sérieusement. De même, certaines des pièces coulées dans le moule Strokes classique sont parmi les plus accrocheuses du groupe à ce jour. You Only Live Once, Razorblade et Ize of the World auraient aisément pu se trouver sur Is This It ou Room On Fire sans en gâcher le flot. Il y a de quoi convaincre le pire des cyniques.

Malheureusement, bémol il y a. Oui, First Impressions of Earth débute de manière remarquable et la première partie frôle les sommets atteints sur Is This It. Cependant, la seconde moitié de l'album est plus chaotique. Après la médiocre balladeAsk Me Anything, le groupe perd le contrôle et le train qui allait à toute vitesse déraille. Une pièce sur deux sera ratée ou moyenne à partir de ce point fatidique. Fear of Sleep et Killing Lies auraient été de corrects b-sides mais n'ont pas leur place sur un long-jeu sérieux. First Impressions of Earth vise la grandeur en dépassant de presque vingt minutes la durée de ses prédécesseurs. Malheureusement, il aurait fallu couper dans le gras pour obtenir une galette d'un tout autre calibre.

De toute évidence, les Strokes se cherchent sur First Impressions of Earth. En délaissant leurs racines indie et punk pour un certain classicisme rock, ils semblent avoir trouvé une partie de la réponse à la question qu'ils se posent. L'album qui en découle est certes trop long pour son propre bien, mais tire son épingle du jeu plus souvent qu'autrement. On sent que ce troisième album des Strokes est un disque de transition, qu'il s'agit d'un entre-deux parfois incertain. Mais le groupe n'a heureusement pas perdu cette qualité qui le distingue de la horde grouillante de prétendants à son trône. Les Strokes composent encore de bonnes chansons et c'est pour cette raison que, malgré toutes ses imperfections, First Impressions of Earth est un très bon album.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 30 Janvier 2006

 

 

Pistes
01 you only live once
02 juicebox
03 heart in a cage
04 razorblade
05 on the other side
06 vision of division
07 ask me anything
08 electricityscape
09 killing lies
10 fear of sleep
11 15 minutes
12 ize of the world
13 evening sun
14 red light