FRANK ZAPPA
The Grand Wazoo
Rykodisc
1973
10 sur 10
Oncle Viande est dans son laboratoire secret du sous-sol. La lumière est faible. Partout dans la pièce, des câbles et des fils mystérieux sortent d’une collection impressionnante de bureaux, d’étagères, de parapluies et d’un vieux sofa marron. Stu (car c’est le prénom d’Oncle Viande) errent dans cet univers de livres, de papiers, de livrets fanatiques et macaron politique en raclant sa gorge, on peut l’entendre dire: “oui… oui… tout est là… tout ce dont j’ai besoins pour créer mon plus grand chef d’oeuvre…”

Visiblement surexcité, Stu se dirige vers le fond du laboratoire en contournant le désordre ambiant de la pièce. Il met ses lunettes protectrices vertes et ses gants de jardin puis lâche un rire pseudo-scientifique en caressant l'immense interrupteur qui est à son coté. Comme vous pouvez l'imaginer, au moment où il abaisse l'interrupteur, de grosses étincelles explosent de partout et les lumières clignotent avec un immense bruit de fond enterrant l'ambiance de violoncelle macabre. Lorsqu'il éteint l'interrupteur, au lieu du cafouillis de livres et de papiers, se trouve à l'extérieur du laboratoire une réplique détaillée et historiquement non-valable d'une illusion distortionnée représentant la Rome antique.

C'est sur cette histoire (terriblement mal traduite par votre humble rédacteur) que commence The Grand Wazoo, le grand frère mature de Waka/Jawaka que j'ai critiqué dernièrement. Continuant dans la veine instrumentale du jazz-rock, Zappa nous offre ici un produit d'une qualité époustouflante en combinant ensemble jazz et musiciens de formation classique dans une compositions éclatée qui est à considérer parmi les meilleures de l'illustre compositeur voire même parmi l'ensemble des compositions modernes.

Le maître de l'illusion-réplique c'est Cletus Awreetus-Awrightus, l'empereur funky menant son armée de musiciens sans emplois à l'aide de son "Mystery Horn". Ils combattent l'armée de Mediocrates, une armée de musiciens bien formés, sans âmes et sans problèmes. Le premier coup sera porté par Cletus...

En effet, ce sont sur des notes bruyantes et cependant mélodieuses que s'ouvre The Grand Wazoo, pièce éponyme longue d'une quinzaine de minutes. Pièce orchestrale, démontrant à merveille l'étendue du talent de compositeur de Frank Zappa. Voici une pièce folle que l'on réécoute toujours avec le même enthousiasme fou. La pièce consiste en un immense morceau plaqué de confrontation entre l'esprit du jazz libertin et l'esprit rigide de la musique classique. En fait, par musique "classique", Zappa fait ici référence à la musique désincarnée livrée sans passion par des musiciens trop au courant des tendances (voir à ce sujet la critique de The Bravery) qui s'oublient dans une concoctions de sons pré-arrangés. Aussi, il remet à l'heure ses détracteurs incapables de voir en lui un compositeur "sérieux".

Revenons à la musique. La pièce éponyme passe par de sauvages envolées de cuivres aux accents doucereusement bruyants explorant la composition formelle pure avec brio. La bataille, dangereusement serrée, est bien entendu gagnée par l'empereur funky grâce à l'intervention du "mystery Horn" de Cletus qui arrive au milieu de la chanson dans l'accalmie générale.

Bien sur, toute l'histoire entourant la musique est certainement davantage une excuse pour amener une pléiade de nouvelles idées qu'une tentative de réellement raconter une suite d'événements cohérents. Le livret nous raconte les tribulations des deux armées aux sommets des champs de bataille nommés "charts", contrôlés par les "questions", sorte d'anonymes du peuple qui rendraient l'armée de Cletus victorieuse s'ils pouvaient seulement s'engager dans la musique. L'histoire, par sa hargne envers les musiciens "classiques", est une sorte de vengeance Zappaïenne sur le désastre qu'a été 200 Motels. Elle se poursuit ensuite sur une délirante narration à saveur surréaliste sur le système illusoire créé par tonton viande, laquelle je m'abstiendrai d'essayer de résumer. Mais si vous désirez vraiment la connaître, courez vous procurer l'album.

Pour ce qui est de la musique, Zappa enchaîne les mélodies accrocheuses avec un "swing" et une continuité d'idées qui ne lui est pas coutume et nous livre ainsi un de ses albums des plus facilement écoutable. Un album qui n'est pas vulgaire, qui amusera toute la famille sans rien sacrifier à la facilité ou à la qualité. On retiendra le petit bijou Cletus Awreetus-Awrightus avec ses mélodies vocales acidulés, son sens du rythme et son aisance d'écoute. L'album se termine sur l'excellente Blessed Relief clôturant un album de Zappa qui, pour une fois, nous laisse repus.

Bien qu'il ne soit peut-être pas aussi excellent que son prédécesseur Hot Rats, The Grand Wazoo demeure un incontournable du rock qui s'approche dangereusement de la perfection. Ce pourrait-il que l'illustre compositeur, à force de se parfaire, commence à s'essouffler? Gageons que ce bon vieux Zappa a plus d'un tour dans son sac.
- Nicolas Martel, 5 Décembre 2005

 

 

Pistes
01 for calvin (and his next two hitch-hikers)
02 the grand wazoo
03 cletus awreetus-awrightus
04 eat that question
05 blessed relief