ARCADE FIRE
Fédération Ukrainienne // 9 Février 2007
Arcade Fire ci! Arcade Fire ça! À l’approche de son deuxième album tant attendu, Neon Bible, la formation montréalaise s’est méritée le titre de nouveau Radiohead journalistique en tant que groupe méritant la une si l’un des membres est surpris à respirer dans un endroit public. Si les membres d'Arcade Fire se disent dépassés par toute la frénésie les entourant, force est d’admettre qu’à force de livrer au cyberunivers ses nouvelles chansons sous d’autres noms, de créer des lignes téléphoniques mystérieuses et d’organiser divers spectacles secrets, personne n’alimente aussi bien la grande machine médiatique qu’eux-mêmes. Et c’est au comble de la folie populaire que la bande de Win Butler annonçait cette série de spectacles préparatoires dans des salles exiguës, limitant ainsi le nombre de billets alors que le nombre d’acheteurs potentiels aurait pu remplir le parc Jean-Drapeau!

Inutile de dire que l’excitation était au paroxysme dans la ligne d’attente le long de la façade de la Fédération Ukrainienne, tous et chacuns étant bien conscients d’avoir les deux pieds dans la file ou la ville entière aimerait se trouver. Chacun y trouvait sa dose d’adrénaline : la chance d’entendre pour la première fois Neon Bible, celle de voir en concert ces nouvelles pièces récemment téléchargées avant la sortie ou simplement celle d’être plus cool que tout ce Mile End en pleine euphorie. J’arborais le même sourire plein d’anticipation, heureux d’avoir pour ami le Lucky Luke de la billeterie en ligne. C’est après un labyrinthique passage dans les tréfonds du sous-sol de la Fédération qu’on arrive finalement à la salle, ses bancs d’église et son sympathique balcon juste à temps pour se dégoter les dernières places vraiment intéressantes. L’attente ne fut pas longue avant qu’une rumeur perce le brouhaha dans l’allée centrale. Les têtes se tournèrent pour voir la très rousse silhouette de Richard Parry en plein milieu de la foule avec sa contrebasse, de même que toute la troupe qui l’accompagne. La performance acoustique de Wake Up, chantée en chœur par les six cent chanceux ébahis, réchauffa rapidement l’ambiance électrique. La foule n’était pas encore remise de cette sympathique ouverture alors qu’Arcade Fire montait sur scène, branchait ses instruments et nous décochait une intense Black Mirror, premier simple menaçant de la Bible de Néon. Et c’est à partir de ce moment que toute ambition de professionalisme quitte ce compte-rendu.

Car la surcharge d’énergie inspirée qui a balayé la salle aura percuté votre rédacteur comme un véritable train. La voix inquiétante de Win Butler, la surdose de cordes épiques et l’appui sans faille de la section rythmique ont fait naître une envolée de frissons qui ne me quitteraient que bien après la toute dernière note. La rumeur disait que le spectacle connaissait des moments moins réussis avec les nouvelles pièces que le groupe paufine encore et que l’auditoire connaît peu ou pas du tout. Une performance incroyablement poignante de No Cars Go en aurait convaincu plusieurs, mais puisqu’elle traîne dans les tiroirs du groupe depuis son premier EP, elle ne peut être considérée. Mais cette rumeur devait être aux toilettes lorsqu’Arcade Fire s’est lancé dans d’aussi glorieux moments qu’Intervention, qui perd de la puissance de son orgue sur scène mais qui réussit sans problème à combler son public. Elle était probablement en file pour une bière pendant l’entraînante Keep the Car Running. Et elle était certainement à l’extérieur en train de fumer une clope lorsque Win Butler entrait dans une hypnotique et déchirante My Body Is A Cage. Et ce ne sont que quelques exemples...

Évidemment, Arcade Fire a aussi revisité quelques uns des premiers amours de la foule. La réaction fut immédiate dès les premières salves de batterie de l’incontournable Rebellion (Lies), toujours aussi grandiose. La sympathique Haïti et une Régine Chassagne en grande forme ne doivent jamais avoir de difficulté à faire danser les foules. L’intensité atteint de nouveaux sommets avec la finale imbattable de Neighborhood #3 (Power Out), à la hauteur de toutes les attentes. C’est par contre avec ces classiques que s’est révélée le seul défaut de cette prestation forte en émotions : la durée. Car si Arcade Fire a livré avec aplomb la presque totalité de Neon Bible, on compte plusieurs grands oubliés de Funeral au sein de ce concert beaucoup trop court, dépassant à peine une heure. La bourrasque de bonheur pur qui frappa ce soir la foule entière s’est malheureusement conclue sans plusieurs essentielles comme les deux premières Neighborhood. Et tous auraient souhaité la voir durer plus longtemps, cette transe. En fait, tous auraient dansé la nuit entière si le répertoire du groupe le permettait! Mais ce ne fut pas suffisant pour effacer les sourires. Car bien peu de performances peuvent se comparer à la décharge émotionnelle pure d’Arcade Fire. Peu de groupes peuvent rivaliser avec les majestueuses mélodies d’Arcade Fire qui traversent directement jusqu’à l’âme sans entrave aucune. Peu de concerts peuvent tenir tête à l’énergie de ces dix musiciens déchaînés et inspirés. Surtout, lorsque la troupe reviendra en mai au cours de sa tournée nord-américaine, ne manquez pas la chance trop rare de voir une grande formation musicale au sommet de son art avant qu’il ne soit trop tard.

- Jean-François Cadieux, 28 février 2007