DO MAKE SAY THINK + THUNDRAH + EXHAUST
Le National // 13 Avril 2007
En 1991, le réalisateur américain Richard Linklater entamait son film Slacker sur un monologue traitant des différents chemins qui s'offrent à nous; chaque décision est le rejet d'une autre option, chaque choix entraîne avec lui une chaîne d'événements différente. Il n'y a pas un instant dans notre vie où nous ne sommes pas en train d'altérer, par un geste en apparence anodin, notre existence. À chaque résolution incombe une expérience donnée. Quelqu'un chez Blue Skies Turn Black se doit d'être puni pour le cruel tour joué en ce vendredi 13 avril aux amateurs de post-rock montréalais: avoir à choisir entre les concerts simultanés de Mono et de Do Make Say Think, voilà exactement le genre de dilemme auquel le mélomane normalement constitué ne devrait pas avoir à faire face. L'an passé, lors d'un concert en compagnie de Pelican, le quatuor japonais m'avait tout bonnement ébloui: sa prestation d'une intensité réjouissante aurait pu convertir plus d'un détracteur du genre post-rock. Et pourtant, et pourtant... C'est vers le National que je me suis finalement dirigé, n'ayant pas vu la formation torontoise depuis novembre 2004. Dans une Sala Rossa remplie à pleine capacité, Do Make Say Think avait cette fois là livré une performance pour le moins marquante...

Exhaust, premier groupe au programme, est un projet d'Aidan Girt, batteur de Godspeed You! Black Emperor, qui a fait paraître deux albums sur l'étiquette Constellation: un éponyme en 1998 et Enregistreur en 2002. À la frontière entre expérimentation noise, post-rock et métal atmosphérique, le trio - batterie, basse, manipulations analogiques en direct - crée avec une intensité parfois déchirante des paysages industriels cauchemardesques: la seconde pièce de leur prestation était, après tout, un hommage à douze ans de travail de nuit dans un abattoir à poulet. Guidés par Girt, les musiciens contournaient les mélodies pour privilégier textures torturées et puissance rythmique pure. Le percussionniste, d'une férocité toute punk malgré sa technique impeccable, orchestrait des séismes auquel son acolyte Mike Zabitsky répliquait par les étranges hurlements de son instrument mystifiant, un manipulateur de bandes magnétiques avec lequel il produisait des plaintes précises. Seules ombres au tableau; le bassiste semblait parfois manquer de motivation à l'instar d'une foule qui, décidément, ne pige pas toujours les « valeurs » de la scène montréalaise. Maintenant que noise et doom ambiant sont au goût du jour, peut-être est-il temps pour Exhaust de faire suite à Enregistreur?

Sympathique petite formation « indie » au sens pur du terme, Thundrah témoignait d'un enthousiasme qui nous permettait d'oublier le temps d'une performance la nature encore un peu redondante de son hybride entre post-punk et post-rock. Chaotiques, les pièces n'étaient pas encore au point; l'énergie, pour sa part, était bel et bien au rendez-vous. Avec ses chants parfois gueulés à la sauce hardcore, parfois chantés en choeur comme si le groupe était rescapé du Silver Mount Zion Memorial Orchestra, Thundrah tentait tant bien que mal de donner une forme à des compositions écrites en explosions subites et en répétitions longuettes. Ce n'était pas encore totalement au point, mais le manque de maturité du projet le rendait attachant, vif, détonnant: comme si le groupe de sous-sol de quelques-uns de vos amis était finalement bien meilleur que prévu. À surveiller.

Le National était bondé pour l'arrivée sur scène de Do Make Say Think, et l'impatience de la foule palpable. Une courte allocution du bassiste Charles Spearin plus tard, le groupe se lance dans une splendide interprétation d'Outer Inner Secret. Le classique Winter Hymn Country Hymn Secret Hymn de 2003 est toujours à l'honneur: les reprises de Fredericia font chavirer le coeur et la majestueuse Ontario Plates prend à un tel volume tout son sens. Ailleurs, la très pop Horns of a Rabbit souffre de quelques problèmes au niveau du son - c'est sans conteste la pièce la plus « studio » du répertoire de Do Make Say Think - mais prend tout son sens par son enchaînement tout à fait logique à une livraison de The Universe! sans faille. Deux batteries et une section de cuivres assurent à l'ensemble de dix membres une véritable présence scénique de même qu'une intensité sonore pure; heureusement, les nuances ne se fondent jamais en un mur de sons indistincts.

Par leurs accents folk et indie-rock plus prononcés, les nombreux morceaux de l'excellent You, You're A History In Rust interprétés ce soir se démarquent du lot. Bound to be That Way, deuxième pièce d'un généreux rappel, s'avère particulièrement impressionnante; elle amalgame les textures propre à ce nouvel opus aux structures épiques du « vieux » Do Make Say Think admirablement bien. Quant à elle, la courte In Mind termine la soirée avec une belle éloquence; une vague d'optimisme s'empare de la salle alors que les harmonies vocales simples du groupe s'élèvent sur un feu de couleurs chaudes et vives. La mélancolie et la monotonie du monde moderne ont, une fois de plus, été oblitérés par la musique.

Au courant de la soirée, un spectateur hurle une demande spéciale: « play The Apartment Song!!! ». Poliment, le groupe s'excuse de ne pas être en mesure de satisfaire sa requête. De l'excellent Goodbye Enemy Airship the Landlord is Dead, Do Make Say Think n'interprète ce soir qu'une seule pièce; les amateurs de longue date se demandent avec une certaine nostalgie où sont les excellentes When Day Chokes the Night et Goodbye Enemy Airship. Mais la remarquable qualité de la prestation offerte ce soir nous fait vite oublier ces quelques reproches mineurs que l'on pense un instant à formuler. Devant le National, je croise quelques connaissances; les spectacles Constellation ont souvent des allures de réunion de famille. Dans l'autobus me ramenant chez moi, je rencontre une amie à laquelle je n'avais pas parlé depuis des lustres, un autre revenant du boulot; que me réservait cet univers parallèle dans lequel je revenais du concert de Mono?

Setlist
01 outer inner secret
02 auberge le mouton noir
03 reitschule
04 herstory of glory
05 executioner blues
06 fredericia
07 the landlord is dead
08 a with living
09 horns of a rabbit
10 the universe!
11 a tender history in rust
12 bound to be that way
13 ontario plates
14 in mind

- Alexandre Fontaine Rousseau, 17 Avril 2007