PEEPING TOM + DUB TRIO
Le National // 10 Août 2006
L'analogie est boiteuse mais mérite néanmoins d'être faite: Mike Patton est, à sa façon, le Frank Zappa de notre génération. Ses ambitions en tant que compositeur de même qu'à titre d'artiste avant-gardiste l'ont élevé au rang de grand de la chanson rock. Les relents d'opéra envahissant sa vision viscérale et épique du genre en ont fait l'un des porte-paroles les plus respectés, et ce depuis les jours de gloires de Faith No More jusqu'aux élans de violence époustouflants de Fantômas. Par ailleurs, c'est l'éclectisme de sa démarche - parfaitement cristallisée par cette vision schizophrène de la musique qu'affichent les essais les plus éclatés de Mr. Bungle - qui en a fait l'uns des créateurs musicaux les plus fascinants des vingt dernières années.

Avec le projet Peeping Tom, Patton délaisse les différentes sphères du métal pour s'attaquer à un concept qu'il avait abandonné depuis Faith No More: l'élaboration d'un groupe aux ambitions pop tangibles. Les habitués ne seront aucunement dépaysés par l'univers s'offrant à eux; tout, des mélodies aux prouesses vocales du chanteur, est fermement ancré dans cette continuité esthétique à laquelle nous convie d'assister Patton depuis l'avènement d'Angel Dust en 1992. Si l'on se réfère aux repères offerts par l'oeuvre dense de Zappa, Peeping Tom correspond à cette période s'étendant de la fin des années 70 jusqu'au milieu des années 80 où, par l'entremise d'albums tels que Sheik Yerbouti et You Are What You Is, le compositeur américain proposait une satire du rock conçue à partir de ses codes, archétypes et clichés. Le premier single de cet album éponyme, Mojo, cite Britney Spears et annonce le cachet «sexe, drogue et rock and roll» de l'affaire avec une fébrilité intoxicante. Les producteurs émérites - Amon Tobin, Kid Koala, Dan the Automator, Massive Attack - se succèdent à la console pour offrir des pièces synthétiques léchées.

En spectacle, Peeping Tom s'avère surtout le cadre parfait pour exposer de manière relevée et organisée l'une des obsessions fondamentales de l'oeuvre de Patton, c'est-à-dire l'infini pouvoir de la voix humaine apprêtée à toutes les sauces. En plus de laisser une place de choix aux envolées vocales aujourd'hui légendaires du chanteur, le groupe assemblé pour reproduire sur scène les arrangements dévoilés par le disque comptait sur les talents combinés du beatbox de chair et d'os Rahzel et de la chanteuse Imani Coppola. Le DJ Mike Relm, le claviériste de la formation hip hop noise Dälek et les membres du Dub Trio complétaient le portrait avec aplomb.

C'est d'ailleurs ce groupe new-yorkais qui assurait la première partie ce soir. Légère déception compte tenu du fait que certaines rumeurs confiaient la tâche au montréalais d'adoption Amon Tobin et que Gnarls Barkley complétait le programme lors de plusieurs concerts de la tournée, la performance du Dub Trio fût agréable mais somme toute fort peu mémorable. Musiciens accomplis, les membres du groupe s'affairent à reproduire sur scène ce que les grands producteurs dub tels Lee Scratch Perry réalisent en studio. Techniquement, l'expérience était convaincante. Malheureusement, l'absence de compositions satisfaisantes ou de mélodies mémorables aura eût raison de notre intérêt à long terme.

Par la suite, Mike Relm s'est aventuré seul sur scène pour offrir une performance de DJ classique mais parsemée de bonnes idées. S'il a commis une erreur en qualifiant d'hommage à RJD2 le passage tout à fait inutile où il est allé pigé dans les mêmes sources que le classique Good Times Roll Pt. 2 pour en proposer une copie conforme, son alliage de Vince Guaraldi à un breakbeat en béton armé lui aura valu quelques applaudissements bien mérités. Sa disparition d'ailleurs aura laissé plané dans la salle un vide énorme que n'est pas venu combler l'album live de Portishead ayant tourné toute la soirée. Faire jouer un album-concert à un concert, n'est-ce pas là une étrange forme de mise en abîme?

Heureusement, le général Patton et ses troupes ont mis fin à à cette boucle aliénante en un rugissement grandiose. Plus rock sur scène qu'en studio, la formation aura su livrer avec une aisance admirable toutes les pièces de son album éponyme. Les points forts de la soirée correspondaient aux meilleurs moments de la dite galette. Le refrain tendu de Getaway baignait dans le hip hop nerveux de ses couplets et Five Seconds affichait une fureur à tout casser. Mojo était rassembleuse comme se doit de l'être un premier extrait, mais elle n'égalait pas le choc que procurait la rupture entre lounge psychédélique et délire maniaco-dépressif de l'excellente Your Neighborhood Spaceman. Pour sa part, We're Not Alone nous replongeait en plein à l'époque de Faith No More et prouvait hors de tout doute qu'une signature mélodique ne s'évapore pas au fil des ans.

Si le charismatique Patton s'est avéré dans une forme vocale irréprochable, Imani Coppola a elle aussi provoqué quelques poussées de fièvres en entonnant la sulfureuse Sucker. Rahzel, pour sa part, demeure ce phénomène de foire auquel on peut difficilement croire. Homme ou machine, ce synthétiseur organique de l'âme rythmique du rap? Chose certaine, les sonorités sortant cette soirée-là de son engin buccal non-identifié ne semblaient pas sortir d'un humain. Laissé à lui-même quelques minutes, Rahzel a étonné et impressionné à parts égales.

Par ailleurs, c'est au rappel que la magie s'est opérée une bonne fois pour toute. Patton est revenu sur scène plus théâtral que jamais pour livrer une version envoûtante de la somptueusement mélodramatique Anger Management, tirée de l'album de Lovage Music to Make Love to Your Old Lady By. C'était un beau cadeau à faire à ceux qui l'ont accompagné tout au long de sa fascinante carrière; le rock et l'opéra s'y unissaient dans un vibrant élan de rage adolescente et de musicalité recherchée. Chose certaine, la rumeur selon laquelle il s'est enregistré assez de matériel pour publier deux autres volumes de l'aventure Peeping Tom a de quoi faire saliver.

- Alexandre Fontaine Rousseau, 30 Août 2006