TIM HECKER + NADJA + GENOU
Casa del Popolo // 6 Octobre 2006
Entrer dans la minuscule Casa del Popolo, c'est partager un moment intime avec l'artiste que l'on s'apprête à voir: ici, il n'y a plus de distance entre le musicien et son public. Chaleureuse, la pièce n'est par ailleurs pas particulièrement appropriée à la tenue d'un concert. Les places décentes y sont rares et le son quelque peu approximatif. Qu'à cela ne tienne! Elle se rachète tant par son atmosphère que par la qualité de sa programmation. Le 6 octobre, le bruit y était à l'honneur: le festival Pop Montréal et l'étiquette expérimentale Alien8 s'associaient pour servir à un public en quête de distorsion une solide portion de ses variantes électroniques et électriques.

Si Joy Division avait intégré un joueur de sitar à ses rangs, le résultat aurait sans doute été similaire à ce que proposait l'amateur Genou. Musicien de toute évidence limité, ce montréalais aussi connu sous l'ésotérique nom d'Emerald Cloud Cobra exploite l'instrument indien de manière assez atypique. D'ascendance gothique, son post-punk parfois féroce n'était pas sans intérêt: seul sur scène, le Genou semblait néanmoins un peu triste. Un vrai groupe aurait injecté à cette prestation tiède l'énergie qu'ont le potentiel d'avoir ces compositions nerveuses. Le spectacle aura eu le mérite de semer en moi un doute; Interpol devrait-il ajouter un joueur de sitar à ses rangs pour briser la monotonie. Avec ses effluves de The Fall et ses riffs simples, le son de Genou a un certain potentiel. Mais, pour l'instant, on l'écoute en comptant les erreurs techniques sans trop se sentir interpellé. En voilà un qui devrait se trouver un groupe.

Projet rock du compositeur torontois Aidan Baker, Nadja est une bête redoutable si on l'alimente au volume brut. Donnant dans le doom-metal atmosphérique (lire « magma sonore incandescent déversé très lentement dans l'oreille de l'auditeur »), le duo composé de Baker à la guitare et de Leah Buckareff à la basse a entrepris d'envahir l'espace sonore de la Casa en deux temps trois mouvements. Misant sur l'effet massue de son mur de son pour capter l'attention de la foule, la formation lui a par la suite servi le cocktail molotov auditif qui a fait sa renommée: une sorte de metal impressionniste dont les progressions menaçantes se dévoilent lentement. Arrachant des cris expressifs à sa guitare, Baker était en pleine forme plus particulièrement lors de la première pièce de la performance. Par la suite, quelques problèmes techniques ont entaché la par ailleurs excellente Tremble. Ses décharges d'interférences électrique semblaient hors de contrôle à mi-chemin dans la prestation.

Par ailleurs, le groupe a su dévoiler une force de frappe à la fois révélatrice et abrutissante. En spectacle, Nadja s'accapare toute notre attention pour nous plonger dans une transe rêveuse: explorant la frontière entre drone, métal et shoegaze, le groupe dévoile un univers obscur mais fascinant. Il n'est pas surprenant que son nom soit emprunté à un roman de l'auteur surréaliste André Breton. Ici, le rock se détruit sous nos yeux pour prendre une forme plus menaçante encore!

La coqueluche électronique du tout Montréal Tim Hecker n'a plus à prouver son talent: ses albums révèlent un artiste électronique minutieux sachant transfigurer le bruit en matière première à de longues rêveries atmosphériques. Sa performance regorgeait de ces instants de grâce où la substance sonore concrète est sublimée pour gagner une connotation émotive abstraite: au niveau musical, la prestation d'Hecker était parsemée de moments d'une authentique beauté.

Malheureusement, Hecker aurait très bien pu jouer une partie de cartes sur son laptop tant sa performance semblait statique et automatisée. En fin de compte, le musicien est venu faire jouer un disque. Son problème est celui de plusieurs artistes électroniques. Comment peut-on donner un sens à la performance publique si le geste créatif est purement cérébral? La question demeure en suspend.

- Alexandre Fontaine Rousseau, 16 Octobre 2006